Journal pour mémoire des siècles, printemps DXV : Mes noces de Glace et de Feu – Récit d’une jeune reine.

 

« Allégeons le fardeau des copistes » comme dirait le vieux Myrdhinn, « faisons le travail nous-mêmes ! »

Ceci n’est pas un récit épique de pure bravoure et d’héroïsme. Cela, la tradition orale et les siècles s’en chargera. Ceci est le récit d’une jeune reine, qui ne fut jamais princesse, élevée sur les routes par un magicien fou et une femme en quête de rédemption. Ceci est le journal intime d’Elyr Ann Pendagron. 

J’ai encore du mal à le réaliser mais mes noces, les Noces de Glace et de Feu comme elles furent nommées par les druides, sont terminées. Et nous y avons survécu. C’était loin d’être simple, et nous en avons souffert mon Bien Aimé et moi. Morgane et Myrdhinn ont eu beau essayer de nous y préparer, rien ne pouvait présager que nous aurions à affronter tant d’épreuves en si peu de temps. On disait la tâche d’Arthur impossible en son temps, je ne crois pas avoir eu de pires conditions pour tenter d’accomplir la mienne.

Que laisser à la mémoire de ce monde ? L’épique Gauvain et son intouchable honneur ? La profondeur et la force de caractère d’Yvain, prêt à se dévoyer par fidélité pour sa Reine ? L’humilité de Galaad qui se refuse à entendre qu’il est le meilleur des chevaliers ? La sagesse de Gearfaith peut-être, qui a été adoubé bien trop tard, honte à moi de l’avoir fait attendre si longtemps. Les chevaliers de la Table Ronde, ces anciens, étaient bien à la hauteur de leur réputation. Mais je leur ai découvert un côté bien tourmenté, héritage d’un monde brisé, qui fut source infinie de soucis pour ma personne.

Les indéfectibles de Logres, l’étonnant sens de l’honneur du général Saxon, la franchise du roi des Danes, la répartie de ma cousine Gweneveer, la bravoure au combat du roi d’Hibernia, l’étonnamment désabusé fils de Perceval, le regard franc et le pragmatisme des Saxons, les druides aux effrayantes prédictions, la fascinante créature des Mystères, les jeunes et volontaires bacheliers, le facétieux lion d’Yvain…

Si l’idéal de mon grand-père était de se battre pour les valeurs de l’humanité, oui, elles étaient bien présentes. Avec le recul, maintenant, je me rends compte que tout cela en valait la peine. Car j’avoue que j’en ai douté pendant mes noces mêmes.

Toutes les délégations ou presque s’y sont présentées avec des requêtes peu partageuses, une vision étriquée d’un amoncellement de royaumes, là où Myrdhinn m’avait promis une terre de puissantes légendes. Une terre liée par ses mythes et par des peuples et un rêve commun, le rêve Arthurien. Celui-ci a faibli et ses fondations sont branlantes, il était bien plus difficile de s’appuyer dessus que ce que je ne l’avais espéré. Un jeu de diplomatie qui n’avait rien d’un rêve était en cours et Gareth et moi nous sommes retrouvés en plein milieu d’une partie déjà commencée sans nous…

Mais essayons de reprendre depuis le début.

Nous avons donc accueilli les délégations après un petit repas de bienvenue, les derniers hôtes arrivés avaient en effet bien besoin de se restaurer. Je commençais par m’aventurer en Cuer Britania, découvrant une ambiance de chaleureuse taquinerie qui dénonçait notamment mon oncle Yvain et sa tendance certaine à boire plus que de raison le soir venu. Autant dire que ma cousine par alliance Gweneveer, le roi de l’île de Man William, son frère James et Liam le chevalier charriaient autant que faire se peut. Mon Bien Aimé pendant ce temps avait déjà commencé à exposer les plans à ses fidèles en Alba, il n’est pas du genre à attendre qu’on sonne la cloche pour commencer à intriguer.

N’avons-nous pas fait un discours pour inviter les peuples à venir nous voir en audience ? J’ai l’impression de me souvenir invoquer les règles de la diplomatie de Britannia pour demander la politesse et le calme durant les noces, mais je ne me revois pas prononcer le discours que j’avais longuement préparé et répété depuis la veille.

Que dire de ces premières entrevues avec les délégations ? Un début d’organisation, un début de prise en charge de nos fonctions, bien qu’officielles et très procédurales, nous découvrions les… joies dirons-nous, de siéger sur un trône. Les délégations, défilant les unes après les autres, autant de joyeux lurons et de graves représentants, si différents qu’il est difficile de croire qu’une dizaine d’entre eux vivent côte à côte sur la même terre.

L’indéfectible loyauté des chevaliers me marqua depuis le début, j’attendais avec tant d’impatience de les rencontrer ! Des vœux courts de bonheur, le souhait de se revoir pour discuter plus amplement par la suite, ce fut la teneur de la plupart de nos entrevues. Des cadeaux furent offerts, certains symboliques et certains magnifiques.

… Non, j’ai beau essayer, je ne me souviens pas quels furent par les premiers évènements qui ouvrirent le bal des maux de tête qui nous seraient infligés par la suite. Peut-être le troublant discours du général Saxon, réclamant les terres inféodées de Badon et Width en échange de son allégeance. Ce général Moore, notre ennemi depuis des siècles tenait un discours bien plus clair et plausible que ses futurs compatriotes de Britannia. Mais nous étions plein de méfiance avec Gareth. Peut-on nous le reprocher, lorsque l’on a face à soi un homme d’expérience, qui, s’il dit vrai, a même connu mon grand-père sur le champ de bataille ? Le général Moore fut pourtant égal à sa parole du début jusqu’à la fin de nos noces.

Le premier incident marquant en tout cas fut probablement l’arrivée du Roi des Danes. Je me souviens de ses yeux sombres et une de sa courte chevelure d’ébène, de son attitude de conquérant sûr de lui, comme si le monde lui appartenait. Nous l’avons trouvé négligemment installé dans la salle du trône laissée sans surveillance, dans le siège des conseillers royaux.

Gareth fut pris d’un coup de sang, déclarant haut et fort à ce Roi impoli qu’il n’était pas chez lui. Mon Bien Aimé m’a avoué par la suite qu’il aurait eu une dague à portée de main, le Roi des Danes n’y aurait pas survécu.

Me suis-je montrée trop clémente pour ma part ? Aurais-je dû moi-même faire couler le sang par Excalibur dans la salle du trône, la salle sacrée de la Table Ronde, dès l’arrivée de l’envahisseur ? De nombreuses fois par la suite, je me demanderais si je devais utiliser une solution si radicale pour régler mes problèmes.  

Mais l’héritage d’Arthur ou peut-être mon propre caractère, voire peut-être l’éducation donnée par Myrdhinn me poussa à essayer d’éviter d’ôter la vie si rapidement. Au fond, l’idée est fortement ancrée en moi que créer ces griefs déclenche des chaînes de conséquences que doivent ensuite s’efforcer d’effacer péniblement les générations à venir.

Je dois l’avouer, je me demande aujourd’hui autour de cet argument : cherchais-je à faire mieux que mon grand-père, en obtenant la paix sans avoir à faire couler le sang ? Ou avais-je peur du conflit inévitable et le fuyais-je lâchement ?

Dans cette salle du trône, la tension monta, mais seuls les mots fusèrent, acérées comme les épées des Chevaliers de la Table Ronde. L’incident se termina avec la sortie d’un Roi des Danes menaçant, face à mon propre roi tout aussi menaçant mais la trêve fut respectée, chacun fermement campé sur ses positions.

Nous avons ensuite accueilli les premiers représentants qui souhaitaient discuter de leurs intérêts, et de notre vœu de réunification de Britannia. Je serais bien incapable de dire qui nous avons accueilli en premier, je ne me souviens même plus de quand je suis sortie de la salle du trône ce jour-là. Les délégations se pressaient à la porte et s’enchaînaient, jusqu’à ce que, déjà, les druides (ou était-ce Lars, le plus grand des centurions de Britannia) ne viennent réclamer que la cérémonie du mariage soit organisée.

C’est drôle, il me semble que le soleil n’avait même pas encore bougé dans le ciel que je me sentais déjà dépassée. On me demandait d’organiser la cérémonie, mais je ne savais rien de son déroulement… Le druide d’Hibernia et la druidesse d’Alba étaient en charge, nous nous réunîmes donc dans la salle du trône pour qu’ils expliquent les grandes lignes de la cérémonie. Enfin, sans Gareth au début, car il avait déjà disparu (comme souvent par la suite, il a un certain don ce roi pour disparaître et demeurer introuvable pendant un long moment).

Je finis néanmoins par le trouver, en pleine conversation avec sa sœur de lait d’Aquitaine (dont j’ignorais l’existence jusqu’alors). Mais la tension lorsque je rentrais dans la pièce me fit penser que j’interrompis quelque chose de personnel de je n’insistai alors pas.

La cérémonie pourrait se résumer ainsi : une coupe dans laquelle celui qui allait devenir sous peu mon époux et moi devions boire, un œuf que nous recevions, l’homélie, l’échange des alliances, deux chants et le baiser tant attendu.

Je demandais à avoir des témoins et déclarais Yvain, mon oncle, pour moi, mon époux désirait avoir sa sœur pirate, Gweneveer, ainsi qu’une autre personne. Les regards courroucés et étonnés de Ly-Ann et Morgane se posèrent sur moi mais je les soutins. Puis, je me tournais vers Sonja, ma plus fidèle amie depuis toujours. Une Faë noire d’ébène, inconnu de tous, mon âme grise, la sœur que je n’ai jamais eue.  

Je la proposais, Gareth protesta car Sonja, mon ombre, ne devait pas être mise à découvert. Il ne s’agissait pas de stratégie ici, mais d’émotion. Je me levais donc, pris Sonja dans mes bras, lui dis que je voulais sa présence, qu’elle le sache, mais que c’était en effet la mettre en pleine lumière. Quelques larmes coulèrent, nous nous prîmes dans les bras l’une de l’autre, un moment fort en émotion, je la portais encore en moi pendant la cérémonie.

Les convives étaient rassemblés, Yvain et Gweneveer nous accompagnèrent. Je crois que mon oncle était ému. Yvain… Myrdhinn était trop distant pour être paternel, alors quand je rencontrais cet homme-là, ce chevalier dont je connaissais par cœur la légende, il devint immédiatement et instinctivement ce qui pouvait le mieux tenir lieu de figure paternelle à mes yeux. Car l’histoire était fidèle à la réalité, cet homme avait été le compagnon d’Arthur, l’un de ses meilleurs guerriers et il paraissait malgré son âge probable de plus d’un demi-siècle toujours aussi jeune et fort.

Malgré le peu de temps que nous avions passé ensemble, c’était donc lui que je voulais pour m’accompagner pendant la cérémonie et je n’hésitais pas à le lui dire. Ses grands yeux sombres et profonds plongèrent dans les miens avec cette intensité qui lui est si caractéristique et je su que cela aussi, d’une certaine manière, resterait au travers des âges.

Nous nous rendîmes sous l’arche de la cour, avec ce magnifique saule pleureur qui faisait une scène magnifique pour le plus beau moment de ma vie. Les druides étaient déjà là, prêts pour commencer la cérémonie, Gareth me suivait, nerveux semblait-il de devoir paraître en public. La cérémonie… Ces moments resteront gravés à tout jamais dans mes souvenirs et dans mon cœur.

Je revois le regard de mon Bien Aimé, ses yeux droits dans les miens, émus, son sourire bienveillant. Ce sourire et ces yeux devinrent tout pour moi, tellement que je n’entendis pas l’homélie en entier. Je me perdais dans l’émotion de le voir tout dévoué pour moi, dans la joie de le voir en face de moi alors qu’il pensait ne jamais se soumettre à un tel moment. Car le roi du Nord était farouchement libre et indépendant, lui qui avait parcouru le monde jusqu’à l’Aquitaine s’était promis avant moi de ne jamais se lier par le mariage.

Par trois fois, les larmes me vinrent aux yeux, à peine retenues par la décence à montrer face à la foule assemblée. La première quand je tournai la tête vers mes fidèles, Sonja et Aleena et que je vis que l’émotion coulait sans retenue sur leurs joues. C’est un sentiment particulier que de voir des êtres chers entre tous à ce point émus de son bonheur.

Quelque part dans la foule, j’aperçus aussi Jörel, l’espace d’un instant seulement. Quelques secondes plus tard, il avait disparu, mais je sais depuis ce jour qu’il veille sur notre histoire avec bienveillance, conteur solitaire et mystérieux, un autre ami que j’ai trop peu vu.

La seconde, ce fut lorsque la voix de la chanteuse grecque s’éleva, résonnant dans la cour avec puissance et émotion. C’était une belle femme, mystérieuse, une chevelure de feu, des mouvements fluides, un esthétisme dans tous ses aspects… presque magique. Ce moment, je le gravais consciemment dans ma mémoire, je levais les yeux vers le ciel, la lumière du soleil, légèrement orangée jouant entre les feuilles dansantes du saule pleureur, le vent caressant mon visage. Oui, ce lieu était décidemment idéal pour un moment idéal.  

L’échange des alliances, je sens encore ses mains chaudes sur les miennes. Ô comme je le chéris cet homme, comme j’ai aimé savoir qu’en cet instant nous nous unissions jusqu’à notre mort, que nous faisions vœu de passer chaque jour l’un avec l’autre.

Puis le baiser, les vivats de la foule, « Longue vie au roi et à la reine ». Nous partîmes ensuite vers la salle du trône. Un petit sourire me vient quand je me rappelle quelqu’un essayant de m’interpeller, repoussé par Aleena le regardant d’un air outré. Il osait interrompre la magie de l’instant, ce pauvre fou.

La magie se prolongea quelques instants encore, mais il était temps de se remettre au travail. Après l’accueil et les mots de bienvenue, les délégations se présentèrent de nouveau, pour les félicitations cette fois. Les hommes et les femmes de toute l’île défilèrent devant nous. Beaucoup de paroles furent échangées. Le monde se pressait à la porte et la pression revenait peu à peu alourdir nos épaules de la tâche impossible que nous nous étions donnée.

Des requêtes, des questions, des échanges s’enchaînèrent, sollicitant un effort de concentration permanent et de plus en plus difficile à maintenir au fur et à mesure que la journée avançait. Peu à peu, la lassitude s’installa, mais la reine et le roi doivent donner le change, ne doivent froisser personne et ne se reposèrent donc pas. Puis, l’annonce de la lice me tira de cette semi-torpeur dissimulée. L’impatience me gagna car il fallait donner le change avec l’invité présent pour ne pas le froisser et ne pas le renvoyer. Heureusement, Gareth me proposa de continuer à l’entendre et me libéra. L’annonce du tournoi se fit pressante, il me fallait me changer, je ne pouvais pas combattre en robe tout de même !

Mon armure confiée à mon écuyère, j’arrivais jusqu’à la lice où les combats avaient déjà commencé. Gweneveer m’alpaga, et me donna son subtil mot d’encouragement : « Tu les éclates ! » Elle m’aida à mettre l’armure. Je l’aime bien ma cousine avec son franc parler. Elle que certains appellent la « Petite Reine » dans son dos ne lui diraient jamais en face, et pour cause, ils le regretteraient. Elle qui régnait sur le Reghed depuis des années déjà avait tout mon respect, car elle savait faire ce que je doutais d’être capable d’accomplir : s’imposer et régner en accord avec des principes moraux forts et indestructibles. Pas de code de chevalerie pour Gweneveer, mais une force de caractère à faire pâlir les chevaliers.

Dans la lice, ce n’est autre que Gauvain qui avait demandé à m’affronter et qui m’attendait. Un combat au premier sang fut décidé.

L’homme était massif, impression renforcée par son imposante armure complète et son bouclier, mais il ne me faisait pas peur. Il utilisait bien son allonge et sa protection, mais je parvins à l’atteindre. Une fois, deux fois, Excalibur ricocha, entama l’armure mais le sang ne vint pas. Je ne pouvais pas déchaîner ses pouvoirs. Ou plutôt, je ne voulais pas. Je voulais gagner par ma force, pas par celle de l’épée, pas contre un chevalier de la Table Ronde.

Gauvain tenta de me repousser, mon sang de Pendragon ne fit qu’un tour, j’avançais d’autant plus, le défiais. Gauvain me toucha, mon armure parvint à amortir le coup. Une troisième touche pour moi, je me fendis d’un mouvement de pur instinct mais le cuir de l’adversaire ne se perça pas.

Puis une quatrième, un coup simultané, mon sang coula, je mis un pied en terre… Mélange de fierté et d’injustice, j’avais perdu mais j’avais gagné, je l’avais affronté sans peur, il avait dû le sentir. Pourtant, il était troublé. Il avait dû espérer que je m’imposerais à tout prix, que je prouverais ainsi que j’étais la digne héritière d’Arthur.

Je n’ai aucun regret et aucune honte à avoir ployé le genou devant un tel adversaire et à avoir refusé d’utiliser les pouvoirs de l’épée contre lui.

Je partis vers la salle du trône, tournant à regret le dos à la lice, le lieu où il m’était le plus facile de m’exprimer. Inquiète, Morgane vint à mes côtés et me soigna. Yvain, mon oncle bien aimé, m’intercepta, demanda à toucher Excalibur. Dans ses yeux passa alors une lueur étrange : « l’épée est en colère contre moi » me dira-t-il plus tard.

Mon roi était en train de converser avec les Hiberniens quand je rentrais, j’essayais de me raccrocher à la conversation mais mon esprit était agité, la lice avait été décidemment bien trop courte, j’aurais aimé affronter d’autres valeureux guerriers. Il y a dans le combat des choses qui se disent plus vite et mieux que dans n’importe quel discours. Ce serait probablement pour le lendemain.

Les affaires reprirent, les délégations se succédèrent de nouveau. Des choses se tramaient, des rumeurs me parvenaient de temps à autres sur des phénomènes magiques qui agitaient les druides et les peuples. Je restais sur mon trône, les demandes d’audience ne paraissant pas vouloir se terminer. Un débarquement Viking venu d’au-delà des mers me fut rapporté, mais le temps que je me libère des diplomates venus nous apporter leurs doléances, la résistance était déjà organisée. J’aurais aimé en être pourtant…

Mon roi me relayait pour certains discours, notamment avec les Cambriens, et je ne pus à ce moment que le regarder, appréciant son esprit vif et son discours si habile : « Il est facile de casser un doigt seul, mais si l’on ferme le poing, on obtient une toute autre résistance ». Quelle belle métaphore, les Cambriens n’y montrèrent peut-être pas un très grand enthousiasme mais ils ne purent rien répliquer ! C’est un roi lumineux que j’ai choisi à mes côtés, qu’on se le dise.

Les doléances continuèrent. Ce général Frison avait une tête qui me revenait bien, pragmatique et direct. Le général Saxon insista encore, il revint accompagné de Silas son général en fonction. Son discours cohérent, censé, trop beau pour être vrai en fait, c’est ce qui me fit encore lui refuser mon engagement à ce moment.

Des nouvelles de l’extérieur me parvenaient de temps en temps, des rumeurs qui parlaient de discorde, d’agissements étranges, même de la part des Chevaliers de la Table Ronde. La confiance ne régnait pas non plus chez les druides, qui semblaient lutter contre des démons de nature inconnue.

Au milieu de toutes ces rumeurs, j’appris alors que Gauvain et Yvain s’étaient lancés un défi, un duel à mort, censé se dérouler le lendemain à l’aube.

Je convoquai tout d’abord Yvain pour tenter de discuter seul à seul avec lui. Tous les arguments passèrent. Son regard direct, intense et franc ne vacilla cependant pas une seconde et je découvris alors que mon oncle était l’homme le plus têtu de toute cette satanée île. Je n’obtins aucun compromis et mesurais la force de caractère des chevaliers choisis par mon grand-père…

J’appris que le banquet devait être tenu sous peu, mais la première réunion de la Table Ronde devait résoudre le problème de la confrontation d’Yvain et Gauvain. Les chevaliers furent convoqués, les bacheliers pouvaient y assister en tant que spectateurs.

Ah les réunions de la Table Ronde… Je les attendais depuis si longtemps, et elles furent en effet des évènements d’une très grande intensité. Je me souviens, la première fois que j’ai vu cette table, magnifique, n’avoir pu résister à passer ma main sur le bois travaillé, songeant au symbole qu’elle représentait et aux exploits qui y avaient été racontés.

J’avais préparé mon discours d’ouverture, l’avais répété, mais les évènements avaient changé la donne et mes propos ne pouvaient être ceux que j’avais prévu. Car si les hommes que j’avais là étaient dignes des légendes que l’on m’avait racontées, forts d’une extraordinaire présence et d’une volonté sans faille. Je découvris également qu’ils étaient blessés, doutant d’eux-mêmes. Leur la perte d’Arthur les avait tant peinés que certains se sentaient non seulement faillibles, mais aussi presque « maléfiques ».

Ils se demandaient encore s’ils étaient morts ou vivants. Cette première réunion de la Table Ronde me révéla ainsi des hommes ayant perdu une partie de leurs souvenirs ou en gardant des bribes confuses, déchirés par leur quête de rédemption intérieure.

Le sujet principal, le duel d’Yvain et Gauvain, fut vite abordé. Chacun tenta de raisonner mon oncle comme j’avais essayé de le faire. Je ne voulais pas perdre un chevalier de sa trempe, considérant que les chevaliers de mon grand-père avaient un héritage à me léguer, à léguer aux futurs chevaliers. Ils ne pouvaient choisir la fuite en avant pour résoudre les maux de leur âme. Pourtant, ce qu’ils semblaient souffrir, et peiner à trouver un sens à leur vie ! J’avais beau leur répéter que j’avais besoin d’eux, essayer de faire vibrer l’âme de la chevalerie, rien ne semblait y faire. Je me rendis compte avec détresse que malgré toute l’affection qu’ils me témoignaient il était difficile de les atteindre et leur comportement était parfois imprévisible.

Alors que la tristesse et la frustration me gagnaient de ne pouvoir ramener mes hommes à la raison, Gearfaith, le dernier écuyer d’Arthur, prit la parole. Il ne siégeait pas à la Table Ronde, il n’avait pas encore été adoubé, il avait pourtant déjà démontré tout au long de la journée, qu’il possédait bien plus que d’autres, sagesse et fidélité. Si ses paroles se sont effacées de ma mémoire, les émotions du discours de Gearfaith qui suivit resteront j’en suis sûre à jamais gravées dans le cœur des gens présents. Je me souviens même du frisson qui me parcourut l’échine à ce moment.

Gearfaith invoqua l’héritage d’Arthur, les dernières paroles du Haut-Roi à l’agonie, demandant de pardonner, à tous sauf à une personne, qu’il n’a alors pas nommée. Gearfaith rappela ainsi à tous, le grand œuvre, tellement triste qu’il en versa des larmes, nous laissant tous sans voix. Il demanda à Yvain de repousser le duel et la force de ses paroles finit par convaincre. Yvain et Gauvain ne se battraient pas avant la prochaine réunion de la Table Ronde.

La séance fut levée, le banquet avait déjà commencé depuis longtemps, je m’installai donc à côté de mon roi, qui était en grande conversation avec sa sœur de lait, celle d’Aquitaine. J’avoue que cela m’a agacé, je ne savais pas ce qu’ils se disaient et Gareth refusait de m’en toucher mot. L’événement marquant de ce banquet fut probablement ce joyeux luron de Latinus qui chanta en latin d’une fort belle voix. L’homme vint nous rapporter que son projet était de construire une grande bibliothèque pour réunir toutes les œuvres lumineuses des sages de notre siècle. J’appréciais ce moment de détente et le repas, d’une belle qualité, même si les évènements successifs de la journée avaient entamé mon appétit.

Puis, la pause s’achevant, il fallut se replonger dans le ballet des doléances. Je convoquais mes braves de Logres pour essayer d’avoir une idée de la situation mais tout était bien trop confus à ce moment-là. Je me souviens de mon grand état de fatigue, je me souviens des multiples problèmes sans solution mais je ne me souviens pas de grand-chose d’autre et sûrement pas de la teneur de nos propos !

Des histoires de pierre, de grenades perdues et de morts étranges. Le jeu politique continuait lui aussi, les alliances semblaient se faire et se défaire toutes les heures. Les druides semblaient toujours aussi confus, certains cherchant à faire des rituels, d’autres à les en empêcher car les augures magiques semblaient indiquer que cela engendrerait d’inimaginables conséquences.

La fatigue était en train de me gagner lorsque de l’agitation dehors attira mon attention. Des morts-noyés, un fléau dont j’avais eu vent dans la journée, attaquaient le Castel. J’observai en retrait quelques instants, des guerriers étaient déjà présents pour tenter de repousser l’attaque. Il apparut vite que leurs armes ne pouvaient atteindre les créatures et je décidais donc de lever Excalibur pour accomplir ma tâche.

Les monstres tombèrent rapidement mais je n’en tirais aucune fierté, simplement de la frustration de voir ces créatures se liquéfier devant moi sans rien révéler de leur provenance. Il semble néanmoins que le bruit des impacts de mon épée se répandit vite et que ceux qui en doutaient eurent ainsi confirmation que l’arme que je maniais était bien Excalibur.

Alors que la nuit étendait ses ombres sur le château d’Aelys et qu’un voile de fatigue et de lassitude commençait à me gagner, je ne pus me résoudre à aller me coucher. L’impression de subir les évènements, la frustration de ressentir cette impuissance et le doute sur l’ampleur de ma responsabilité dans ce qui semblait un envenimement perpétuel de la situation me plongeaient dans une grande détresse.

Dans la salle du trône, Lars, le plus grand centurion de Britania rejoignit les quelques irréductibles que nous étions et qui refusaient d’aller dormir. C’est un drôle de gaillard ce Lars, avec sa lance magique, ses six siècles d’existence et son franc parler qui ne se soucie de la susceptibilité de personne. Il nous fit bien rire mais il racontait aussi des choses importantes, sur les pouvoirs d’Arthur et de Myrdhinn, sur le mur, sur le Dragon. Enfin, je crois. J’essayai bien de comprendre les raisons de sa venue et le message qu’il voulait nous faire passer, mais cela ne m’apparut pas clair. Finalement, après bien des discussions sur la possible origine des évènements et leur possible dénouement, nous finîmes par nous retirer.

Je me couchais avec un profond sentiment de doute quant à ma capacité à accomplir la tâche que je m’étais fixée. Aucune alliance n’avait été actée, il était bien difficile encore de dire qui était digne de confiance et qui ne l’était pas. Dans les bras de mon roi, nous avons continué à parler de la situation, majoritairement de politique, conscients que le jour suivant, des décisions devraient être prises. L’héritier attendrait…

D’un sommeil bien trop court, je me réveillai à l’aube d’une journée qui serait trop longue. Le ballet des diplomates reprit, plusieurs grands problèmes revinrent illico à mon oreille.

Les druides, étaient inquiets par des phénomènes mystiques : ces morts noyés, les troubles de l’énergie magique de l’île, une faille dans le monde magique, des pierres de pouvoir qui ne devaient pas tomber dans de mauvaises mains. La chanteuse grecque était l’une des clefs de ces problèmes, un personnage fascinant qui me racontait déjà de belles histoires pleines de mystères. De ces troubles profonds, je n’eus qu’un aperçu et je ne pus donc prendre aucune décision.

Les choix politiques, bien plus pragmatiques, n’en furent pas moins difficiles à faire. Mon Bien Aimé avait décidé d’agir, nous n’arrivions pas à faire confiance aux Angles ni aux Saxons, qui insistaient pourtant encore et encore, avec leurs discours pertinents et toujours identiques.

Galaudyne me demanda l’autorisation de se marier avec le roi des Danes. Malgré le caractère frustre et impertinent de ce dernier, la menace que ces envahisseurs représentait n’était pas à sous-estimer. Une alliance serait donc profitable, d’autant plus qu’Yvain, père de Galaudyne avait donné son accord. Le Dane en échange demandait pour l’alliance l’exploitation des terres du Reghed nord et l’entrée à la table ronde (sur suggestion et parrainage d’Yvain).

 Je testais les valeurs de notre prétendant et découvrit qu’il s’agissait avant tout d’un guerrier fort et pragmatique, décidé à protéger son peuple. Ses valeurs se révélèrent en adéquation avec celles de la Table Ronde et il proposa comme exploit à accomplir la reconquête d’un territoire dans le nord. Mon roi ayant suggéré cette alliance le matin même, je donnais donc mon aval. Et quelques heures plus tard seulement, je découvris que j’avais fait une grave erreur par manque d’attention… Ou m’avait-on manipulé ?

J’avais en effet donné mon accord pour la conquête de l’Hibernia du Nord, que Galaudyne réclamait en vertu du mariage dont elle était veuve. Les Hiberniens du nord m’expliquèrent par la suite qu’étant partie pendant trois ans, selon leurs coutumes, elle avait renoncé à son droit à gouverner. Je m’en suis mordu les doigts à ce moment, au cœur de l’incident diplomatique le plus manifeste que j’avais déclenché en ce jour. Sans nul doute, avec le recul, je me dis aujourd’hui qu’il y en aura plein d’autres à l’avenir, mais c’est une bien désagréable partie de mon travail…

Je m’attendais à un terrible conflit mais les choses s’arrangèrent par le mariage de la reine d’Hibernia du sud et du roi d’Hibernia du nord, faisant renoncer Galaudyne à ses prétentions en vertu de l’unification de la Bretagne. C’est un exemple des nombreux problèmes qui accaparèrent mon attention cet après-midi-là.

Bien plus tard, me parvinrent les rumeurs sur le fait que ma cousine aurait même empoisonné son ancien mari pour s’emparer des terres du Nord. Mais bien plus tard seulement…

Le roi d’Hibernia du nord gagna le tournoi ce jour là, qui comprenait une trentaine de protagonistes. La récompense offerte au gagnant serait une arme magique donnée par Lars.

Je demandais donc à l’affronter pour la lui remettre, sur un duel en cinq touches. Ce fut un beau combat car c’était un bon adversaire, mais je parvins tout de même à le battre. Je brisai son arme avec Excalibur pour lui offrir la lance après un combat serré. Mes acolytes auraient aimé que j’utilise l’épée dès le premier échange mais je me laissais aller par goût du jeu et tint loyalement l’enjeu des cinq touches. Suite à cela, le roi d’Hibernia fut introduit à la Table Ronde.  

Je rencontrais encore divers membres de faction ce jour, dont l’Apocrisiaire, un homme assez fier, qui déplorait le sous-développement des lieux et me promit de faire l’impasse sur les problèmes de protocole qu’il avait rencontrés. Cela me faisait doucement sourire, sa condescendance était insupportable mais l’homme avait l’air intelligent, on pourrait peut-être en faire quelque chose.

Comme à l’autre prêtresse du Dieu Unique rencontrée plus tôt, je lui répétais que je ne m’opposerais pas à l’établissement de sa religion si elle était faite dans le respect des croyances traditionnelles et sans permettre de servir de prétexte à une quelconque guerre parmi les nôtres. Je ne donnerais en revanche rien pour favoriser le développement de ce culte sur la terre des légendes. Gareth qui me rejoint lors de cet entretien eut un discours plus tranché et je ne pus que sourire quand il dit d’un ton royal : « Vous ne serez jamais ici chez vous et Britannia n’appartiendra jamais à Byzance ».

Et parmi tout cela, le plus compliqué et le plus incroyable, ce fut l’apparition du Graal parmi nous. Cela aurait pu être une bénédiction, un objet si attendu, si recherché, centre des légendes de la quête de la Table ronde, mais les conditions dans lesquelles il vint à nous rendit la situation tout autre. Il fut en effet apporté par une druidesse, celle d’Alba qui avait présidé à notre mariage. La Dame de Muir, tel était son nom, une charmante personne si l’on n’avait pas soupçonné un démon de lui tourner autour. Et ce démon n’était rien d’autre que celui qui avait possédé Morgane en son temps de noirceur et qui lui avait fait faire des choses absolument terribles.

Le Graal avait redonné ses souvenirs à Galaad, mais il était également connu pour faire perdre la mémoire à ceux qui buvaient à sa coupe. Les réunions pour décider ce que nous devions faire du Graal et qui devait même simplement le garder étaient très solennelles. Je découvris que la coupe sacrée était incomplète et que certains druides redoutaient de s’en servir, ayant peur des conséquences de l’utilisation d’un tel objet de pouvoir. L’autre moitié bien sûr, ainsi que de nombreuses personnes qui savaient quelque chose sur la quête, pensaient que son apparition était un signe et qu’il devait être utilisé.

Plusieurs fois, druides et chevaliers de la Table ronde débattirent devant moi sur ces sujets pour que je puisse prendre ma décision. Certains changèrent d’avis deux ou trois fois en quelques heures, le rendre, ne pas le rendre, le compléter, ne pas le compléter. Le Graal, objet sacré et quête absolue de la chevalerie, attisa également la convoitise, presque la discorde.

Au milieu de cette belle confusion, le général Moore déboula même à un moment et me fit un discours très fort, me demandant de prendre une décision, quelle qu’elle soit, je crois qu’il ne parlait pas du Graal d’ailleurs. Son regard franc, l’évocation de mon grand-père, qu’il avait combattu et chez qui il avait trouvé un guerrier fort qu’il était fier d’avoir affronté toucha une corde sensible chez moi. Il regrettait de ne pas retrouver la même force de caractère chez l’héritière. Je ne le pris pas comme un affront mais me défendis de ne pouvoir prendre des décisions sans avoir tous les éléments en main (mais comme ils étaient nombreux !). J’avoue cependant, à ce moment-là, il m’impressionna, et je sus au fond de moi qu’il avait raison. Seulement, je ne pouvais céder à la tentation de prendre une décision par simple impatience. Je n’avais pas été élevée par une créature millénaire pour rien, je devais attendre le bon moment pour agir.

Le Graal entra finalement en ma possession. Je le regardais longuement, en de maintes occasions tandis que la tension montait autour de moi. Dans toute cette agitation, alors que j’étais perdue en moi à la recherche du bon choix, Gauvain demanda l’attention de tous, puis il m’adressa une requête, celle de lui donner la coupe. Je revois son regard si pénétrant dans le mien lorsqu’il s’agenouilla face à moi. J’hésitais quelques instants à peine, je ne comprenais pas ses intentions. Puis je lui tendis.

« Ce n’est pas nécessaire, ma Reine, dit-il. » Se tournant vers les personnes assemblées autour, il ajouta : « Et que maintenant plus personne ne mette en cause les décisions de la reine. »

Tant de confiance de la part d’une personne que j’admirais moi-même était un geste extrêmement fort à mes yeux. Plus tard cependant, après mes noces, j’appris en fait que quatre personnes parmi les présentes me pensaient dotée de mauvaises intentions et que Gauvain avait fait cela pour les calmer. Et moi dont le seul désir était de sauver l’île dont j’étais désormais reine avait simplement tendu la coupe. Non, il n’y a pas de désir de pouvoir dans mon cœur.

La soif de puissance n’était pas à l’origine du dilemme qui me tourmentait alors. Voici les questions que je me posais : le Graal permettrait-il de guérir les chevaliers qui semblaient souffrir de la même mélancolie que mon grand-père ? Était-ce la solution aux problèmes actuels, les morts-noyés, les failles dans l’énergie de Britannia, et tous les autres problèmes auxquels je ne comprenais pas grand-chose ? Pourquoi était-il apparu maintenant, à une druidesse hantée par un démon qui plus est, alors que la quête avait duré des années auparavant et ne s’était soldée que par une demi-réussite ? Puisque la quête était elle-même aussi importante que l’objet, que le symbole était plus important que l’écuelle, y renoncer aujourd’hui, alors qu’il représentait aujourd’hui un objet « facilement » acquis, n’était-il pas la chose à faire ?

Je maudissais mon ignorance et écoutais donc attentivement les chevaliers, druides, et toute autre personne qui pouvait avoir son mot à dire sur le Graal. Puis, ils se retirèrent, du moins, demandai-je d’avoir un peu le temps pour pouvoir prendre ma décision, avant que les Druides ne me pressent pour utiliser le symbole du Graal pour effectuer mon couronnement, couronnement qui n’avait pas été encore accompli officiellement selon leurs traditions.

 

Mon roi, que je n’avais pas vu de la journée, arriva alors pour voir sa farouche reine guerrière aux prises avec elle-même et une coupe d’indécision. Son conseil fut de l’utiliser, mais il me confia également celui de Sonja, qui était de le rendre. Ma décision avait fait lentement jour au fur et à mesure des débats et je pus finalement la déclarer à tous : rendre le Graal, ou tout du moins, le faire sortir de notre monde en le faisant partir pour Avalon, soit dans les mains des hommes de l’île de Man, gardiens des portes, ou mieux, dans celles d’Yvain ou de Gauvain, qui pourraient ainsi rejoindre le panthéon de nos ancêtres.

De l’agitation dehors… Alors que les portes d’Avalon se refermaient, ma décision enfin prise, une créature était entrée dans notre monde. C’était un humanoïde, sur deux pieds avec une fascinante figure de chat, qui semblait bien connue de Lars. Celui-ci m’apprit qu’il s’agissait d’un très puissant Seelie, bienveillant mais dangereux. Bienveillant dans sa nature, dangereux dans ses actes car la créature était bien « facétieuse » et désirait que tous ses caprices soient exaucés. Nous eûmes la démonstration de ce que pouvait être son mécontentement : un bras arraché et un homme assommé.

La créature semblait entretenir une relation proche avec les chevaliers d’Arthur, et je découvris ensuite qu’il s’agissait en fait… du lion d’Yvain ! Nous fîmes de notre mieux pour lui plaire, je revois encore mon roi profondément dépité de devoir répondre à un être si mystérieux sans savoir sur quel pied danser alors qu’ils étaient face à face.

Le banquet commença, les convives s’attablèrent, je soufflai enfin, même si je savais que ce ne serait que pour une courte durée. Je discutais un peu avec Galaad, m’inquiétais de l’absence des Logriens, tachais d’attirer un peu l’attention de mon roi et d’apprécier les excellents mets apportés par nos cuisiniers. Excalibur et le Graal incomplet étaient posés devant moi, deux symboles de pouvoir, deux objets que je n’osais utiliser.

Yvain, qui avait disparu un moment, se rapprocha de Gareth et moi pour nous murmurer une sombre nouvelle : le roi des Danes avait trouvé l’assassin de son père et il voulait accomplir sa vengeance. Le tueur n’était autre que le général des Angles, Sillas. Mon roi et Yvain décidèrent de faire comme s’ils n’avaient rien entendu… et j’acquiesçais. 

A lire ces mots ainsi posés sur le papier, je ressens une grande honte pour ce qui aurait dû m’apparaître comme une évidence : je n’aurais jamais dû laisser passer cela. Et pour de multiples raisons. Parce que j’étais l’hôte et que j’avais promis l’hospitalité, que c’était mes terres et qu’on ne devait pas y rendre justice sans mon accord. Et qu’aurait dit mon grand-père…

Cette question, il faudra que je la garde à l’esprit dans tous mes actes futurs.

Yvain revint me voir peu après. Cette fois, il pensait qu’il fallait utiliser le Graal car son lion ne cessait de lui parler de sa quête inachevée, ainsi que du fait que le Graal était dans son cœur. Ce qui laissait entendre pour mon oncle têtu que je devais utiliser le Graal en lui arrachant le cœur. Ah, cet oncle, il avait bu, il divaguait déjà…

J’avais quitté le banquet avec Gareth, non sans avoir bu avec lui dans le Graal sur la demande du lion, et avec la simple constatation que rien de nouveau ne se passait. Nous avions laissé derrière nous les joyeux chants cambriens et un Yvain qui avait commencé à tester sa résistance à l’euphorie du vin. Mon Aimé était las, il n’aime pas le bruit, tout comme moi, mais sa lassitude est bien plus dangereuse. Mon roi, tout diplomate qu’il est, apprécie peu de se sentir impuissant et peut en devenir impulsif. Qui a dit que c’était moi le feu de ces noces et lui la glace ?

La confusion régnait parmi les délégations sur toutes les questions qui devaient être résolues ici. Ou peut-être ne régnait-elle que dans mon esprit. Soudain, de l’agitation, le lion était sur le point de partir, en colère me dit-on car rien n’avait été fait à propos de la coupe. Je me présentai devant lui, lui remis le Graal.

– Alors, tu choisis de le rendre ? me demanda-t-il.

– Oui, lui répondis-je simplement.

– Es-tu sûre que c’est le bon choix ?

– C’est mon choix.

 

Il me semble que le lion me sourit, puis il repartit. Un poids en moins, une décision prise. Bonne ou mauvaise, le Graal, objet magique de toute puissance, symbole de la quête de mon grand-père, était maintenant entre les mains d’un être magique puissant et non d’humains faillibles.

Devant la taverne, une grande agitation se mit soudain à régner et pour cause, le roi des Danes était passé à l’acte et avait assassiné Silas, le meurtrier de son père. Lorsque je me confrontais à ce dernier, je niais avoir su qu’il allait faire justice par moi-même et je m’en sentis profondément mal à l’aise. J’avertis que le roi des Danes que les Angles étaient en mesure de demander le prix du sang et qu’il devait réunir ses témoins pour un procès équitable sans quoi la justice de Britannia devrait s’appliquer.

Je n’eus jamais l’occasion de mettre en pratique mes paroles, d’ailleurs, à ce moment même, je compris que la cohue était due à une autre affaire également : la reine de Gwyned gisait au sol à quelques mètres à peine. J’assistais à une altercation entre mon Roi et le roi de Pengwern. Gareth défendait son acte pour motif de vengeance sur la tentative d’assassinat de son druide, le roi de Pengwern l’accusait de l’assassinat d’une reine de Cambria. Je ne comprenais pas bien si Gareth avait vraiment frappé ou non, je ne pensais pas qu’il agirait sur un coup de tête. Et pourtant, c’est ce qu’il avait fait. Aujourd’hui, il le regrette encore.

Rien n’avait donc avancé, les Frisons discutaient avec les Danes, on m’apportait aux oreilles que certains en voulaient à ma vie (qu’ils viennent que je leur fasse tâter d’Excalibur ! pensai-je à ce moment-là), mais déjà on me rappelait, une question de la plus haute importance à propos de chevaliers de la Table Ronde en perdition. Une nouvelle réunion devait donc être convoquée.

Ce fut une réunion très solennelle, comme la veille. Quel ne fut pas notre étonnement à entendre la requête d’un Yvain complètement déchiré : il me demanda de le libérer de ses charges et de quitter la Table Ronde. L’un après l’autre, nous tentâmes de lui faire entendre raison. Mais personne n’y parvint. Le dragon l’appelait. Il devait abattre mes ennemis, ceux qu’en tant que chevaliers, nous ne pouvions affronter. Sa nature de Unseelie le tourmentait. Et perdu dans les ténèbres, aucun de nos arguments ne semblait le toucher, lui que nous considérions comme un frère.

Ni le plaidoyer de Gearfaith, ni les paroles sages de Gauvain, ni le souvenir d’Arthur soulevé par Galaad, ni même les paroles accusatrices de Liam, rien ne put faire revenir mon oncle à la raison. La Table Ronde décida de voter si Yvain allait être relevé de ses fonctions ou non. Evidemment, deux voix contre deux furent obtenues et le choix me revint…

Je décidai de libérer mon oncle, il était trop têtu, de toute manière, il n’en ferait qu’à sa tête. Autant alléger son âme de ce fardeau et lui donner mon accord, telle était ma pensée à ce moment-là. Il n’avait pas voulu nous dire quoi mais une destinée bien sombre semblait l’attendre. Yvain se leva et partit. Je demandai aux chevaliers de rester discret sur l’abdication d’Yvain, je gardais encore l’espoir de le ramener à la raison.

Gearfaith fut adoubé dans la foulée, il n’avait que trop longtemps attendu (honte sur moi, j’aurais dû le faire moi-même depuis longtemps !). Gauvain récita les paroles devant le nouveau chevalier agenouillé, chacun lui donna la gifle et lui posa la question : « Es-tu pieux ? ». Les chevaliers se dispersèrent ensuite, le cœur lourd.

A peine sortie, Sonja me fit rapidement une mise au point de la situation, qui semblait catastrophique : les Borders et autres peuples pourtant alliés d’Arthur semblaient sur le point de se retourner contre nous, d’autres factions en voulaient à notre vie à Gareth et moi, les druides étaient à la recherche d’un traître infiltré pressaient pour le couronnement, et rien de moins qu’un dragon de neuf mille ans rodait soi-disant dans les environs, et si l’on en croyait les gens du commun, des morts noyés débarquaient sur les plages alentour.

Je ne comprenais pas ce que j’avais pu faire pour attirer ainsi le malheur, mais je sentais instinctivement que mes noces n’étaient pas étrangères au déchainement des forces mystiques.

Tandis que j’essayais de rassembler mes esprits pour décider d’une conduite à tenir, de quelle affaire traiter en premier, un nouvel événement se produisit, cette fois juste devant mes yeux, en plein centre de la cour. Une silhouette sombre, un cri de rancœur dont je ne me rappelle plus les mots, et une main qui tranche sa propre gorge. Avec horreur, je compris en me rapprochant de la silhouette à terre qu’Enguérande venait de se donner la mort. Je demandais à Sonja de faire quelque chose, je la sais capable de miracles, mais l’âme de la sœur de lait de mon mari refusait de revenir en ce monde et rien ne put y faire.

 

Enguérande, la sœur de lait de Gareth…

Une priorité s’imposa donc à moi : retrouver mon roi pour lui apprendre la sinistre nouvelle. On l’avait vu chez les Borders, mais quand je m’approchais de l’entrée de leurs quartiers, je constatais qu’elle était scellée par une lourde dalle de pierre. Je faillis renoncer et aller vers d’autres affaires lorsque Vahan, le chef de la délégation des Sarmates, me tapa sur l’épaule pour attirer mon attention et me souffler d’utiliser Excalibur pour fendre la roche. Je n’imaginais pas que l’épée et moi avions un tel pouvoir mais j’essayais.

A ma grande surprise, la roche céda et je rentrais, suivi des fidèles Logriens. Il y avait du monde ici, des Borders, le roi de l’île de Man, des gens d’Alba et mon roi. Une tension palpable flottait dans l’air, Gareth semblait en conflit avec William, les Borders contre lui également.

Etait-ce la fatigue qui ralentissait mon cerveau ou autre chose qui m’empêchait d’établir des liens logiques avec ce que je voyais, toujours est-il que je me retrouvais de nouveau au milieu d’une situation que je ne comprenais pas. Un des fidèles calédoniens semblait très en colère, comme son roi, on parla de l’île de Man faisant sécession, d’une personne décédée dans cette pièce (mais je ne voyais qu’un vêtement à la place où on me la désigna), de menace de mort sur mon Roi (mais de qui, et quand, et pourquoi ?), du fait que nous, le couple royal, étions mal conseillés car entourés d’Unseelies…

J’essayai d’attirer l’attention de Gareth pour lui donner une nouvelle qui me semblait de la plus haute importance, la mort de sa sœur de lait, mais lui semblait être entièrement focalisé sur ceux qui devaient être pour lui en cet instant des adversaires de fort mauvaise foi.

Au final, des mots menaçants furent échangés, puis la tension retomba comme par magie et on proposa d’aller dans la salle du trône pour discuter des grands problèmes qui se présentaient devant nous : les morts-noyés et les menaces légendaires qui secouaient Britannia.

Une grande assemblée fut ainsi tenue devant le trône, des personnes que je n’avais pas encore vues essayant avec les Borders et le roi de l’île de Man de mettre en commun leurs informations à propos des troubles magiques qu’ils avaient constatés. Mon roi était de nouveau à mes côtés, particulièrement cynique, nous échangeâmes discrètement ou presque nos visions de la situation, en toute complicité. Il me faisait rire à tourner la situation en ridicule, mais lorsqu’il parla de jeter sa couronne, je me sentis mal à l’aise.

Encore une fois, je ne crois pas être avide de pouvoir, mais même si la difficulté de la situation rendait l’abandon tentant, je ne pouvais renoncer. C’aurait été renier mon héritage, l’enseignement et la confiance de Morgane et Myrddhin, oublier ce pourquoi j’étais née. Le symbole que nous étions était aussi important que ce que nous nous faisions et la fuite n’était pas une option.

J’essayais de raisonner mon roi exaspéré tandis que nous écoutions avec une certaine stupeur, peut-être même un peu d’amertume, les représentants devant nous qui déclaraient  avoir depuis toujours une envie d’unification. Ils nous demandaient de prendre les devants pour ordonner aux gens ici présents de s’unir contre la menace magique qui planait sur les lieux. Amers, oui, nous l’étions, nous avions observé ces mêmes personnes tirer la couverture sur leur petite région pendant deux jours, nous avions fait nombre de discours pour les convaincre de notre bonne volonté concernant l’avenir de Britania et de l’intérêt commun de nos peuples, et voilà qu’ils nous reprochaient de ne pas avoir su écouter leur désir d’unification…

Gareth dut de nouveau s’absenter, pour rendre hommage à sa sœur Enguérande et je me retrouvais de nouveau seule sur le trône. J’accomplis mon devoir, j’écoutais les représentants enfin unis autour d’une cause commune, partager leurs informations pour tâcher de trouver une solution. En réalité, mon devoir de représentation et d’écoute, c’était le seul que j’avais eu l’impression de tenir correctement depuis le début des noces. Qu’avais-je fait jusqu’alors ? A quoi avais-je passé mon temps ? Pourquoi avais-je eu l’impression de lutter contre du vent, qu’il s’agisse de chevaliers torturés par la mort d’Arthur ou d’autres forces invisibles, sans pouvoir rien y faire, ou de délégations qui ne semblaient satisfaites de rien et à qui, au fond, je n’avais encore rien à proposer ?

Je m’endormais sur mon trône, patiente, ou presque, l’irritation me fit lâcher un « Hé bien si vous voulez prêter allégeance, je pourrais vous demander de déposer vos couronnes » qui fut fort mal reçu. Je revins sur ces mots qui avaient dépassé ma pensée. 

Finalement, après maintes et maintes discussions auxquelles je pris peu part, je pus mettre fin à la séance, acceptant de remettre à demain ces considérations. Il était fort tard et pourtant, je ne pouvais me résoudre à aller me coucher, je refusais en effet de m’accorder un sommeil non mérité.

Gareth et moi avions de toute manière pris des résolutions très… tranchées, Demain, nous demanderions aux peuples de si bonne volonté de prêter allégeance. Ceux qui mettraient le genou en terre seraient accueillis parmi les peuples de Britannia, ceux qui resteraient debout finiraient couchés.

Dans la noirceur de cette nuit sans fin, Yvain vint nous rejoindre, nous apprenant que Cambria hébergeait une Dame du Lac. Il apparaissait un peu étonné par notre discours dur quant aux décisions du lendemain mais il n’y trouva rien à redire. Gearfaith, Aleena, Sonja étaient toujours là, mais ils ne faisaient plus de commentaires. L’apocrisiaire était également venu nous rejoindre (pourquoi pas ?) et il me conseilla un peu plus de diplomatie.

Nous finîmes quand même par regagner nos chambres et je retrouvais les bras réconfortants de mon Aimé. La nuit était trop courte pour nous porter conseil, mais de toute façon, nous avions décidé.

Le soleil de notre dernier jour de noces se leva. Trop vite, mais rien n’arrête la course du soleil, ni le temps. Un temps qui nous manqua tout de suite. Le petit déjeuner à peine entamé, le général Moore déboula, plein de revendications. Enfin, c’est que nous crûmes entendre avec Gareth, qu’il fallait désormais que nous prêtions allégeance aux Saxons si nous voulions éviter la guerre. Nous pensâmes tous les deux à ce moment que nous n’allions peut-être pas en réchapper si cela commençait comme cela.

Mais non, le général Moore mit rapidement fin au quiproquo et nous répéta une fois de plus ce qu’il avait dit depuis le début : les Angles et les Saxons allaient jurer allégeance, et il demandait à ce que cela soit fait tout de suite, dès que nous sortirions, dans la cour en bas, aux yeux et aux vues de tous.

Ainsi cela se passa. Mon Roi et moi nous tînmes au milieu de la cour et les Angles et les Saxons s’agenouillèrent. Ils prêtèrent allégeance et Gareth et moi prononçâmes un discours en retour : « … Angles, Saxons, vous qui avez su faire montre de plus d’honneur que certains Bretons, vous faites désormais partie de Britania… »

Je me tournais alors vers les autres délégations assemblées : «… Puisque vous avez tous déclaré vouloir prêter allégeance, puisque vous voulez que je vous le demande, c’est maintenant. Ceux qui refuseront n’y perdront aucun égard aujourd’hui mais réfléchissez bien et prenez votre décision. »

Les autres peuples se présentèrent ensuite et nous répétâmes notre discours : les Frisons, les Hiberniens, les druides et les Sarmates s’agenouillèrent au complet.

Aux fidèles de Cuer Britania il manqua ma chère cousine du Reghed du Sud Gweneveer et de son nouveau mari (marié la veille dans l’après-midi) le roi de l’île de Man. J’allai la chercher peu après et je la trouvais dubitative, notamment à propos de l’entrée des Saxons sur l’île en tant que peuple légitime. « Finies les tergiversations, des actes maintenant. Nous avons bien parlé, à tous et à toutes, trop parlé, l’heure est aux actes et nous verrons par la suite qui sera fidèle à sa parole et qui jouera au serpent. » Regardant ma cousine dans les yeux, je lui demandais si elle serait fidèle. Elle me répondit que oui et elle et son mari s’agenouillèrent à leur tour peu après. Ma cousine, je regrette de t’avoir laisser douter, j’espère que la suite te donnera raison de me faire confiance. Les Borders voyant cela, pas encore changés et pas bien réveillés prêtèrent ensuite allégeance.

Les Cambriens enfin se présentèrent, et alors que la plus grande partie s’agenouillait, sous la direction du fils de Galaad, deux restèrent debout, la reine de Pengwern et son mari. Des regards hostiles se tournèrent vers eux tandis qu’ils déclaraient qu’ils ne voyaient pas l’intérêt de s’agenouiller et qu’on leur rétorquait que c’était un symbole d’importance.

Finalement la foule se dispersa et presque tous avaient juré allégeance. Ho, je ne me fis pas d’illusion, ce n’était que le début, rien n’était encore fait en réalité, des bases furent posées mais elles pouvaient très vite changer, voire s’effondrer.

La colère grondait parmi certains de mes proches, qui soupçonnaient le roi de Perngwern d’être dangereux en plus de m’être hostile. Mon Roi, Vahan, Galaad et Yvain vinrent me trouver pour me demander s’il devait être éliminé, lui et sa dame. Je refusais une première fois, mais ils revinrent encore, insistants. Je n’aurais pas dû, mais au bout de quatre fois, je cédais et donnais mon accord à Yvain pour tuer l’insolent.

On me rapporta par la suite que les pierres de la Chanteuse grecque devaient être vite retrouvées, je chargeai Sonja de s’en occuper et refuser de m’appesantir plus sur un sujet dont je ne saisissais ni les tenants ni les aboutissants. 

C’est alors qu’un nouveau drame arriva. Un Saxon, pris de démence, attaqua le Roi des Danes et celui-ci n’y survécut pas. J’arrivais trop tard pour faire quoi que ce soit et vis juste celui qui aurait dû devenir notre allié tomber. Ma cousine Galaudyne se réfugia chez les hommes de son mari. Je demandais plusieurs fois à lui parler et parvint à obtenir une entrevue. Elle me demanda lors de nos discussions à ce que justice soit faite et qu’il y ait réparation. Je tâchais de trouver une solution pour que l’alliance fragile qui s’était formée ne se dissolve pas dès maintenant. J’allais discuter avec le général Moore qui me déclara que le Roi lui avait donné permission de régler ses comptes à la Saxonne. Ce que mon Roi dit ne pas avoir entendu en ces termes. Moore s’excusa auprès de moi et jura qu’il ferait désormais cela à la bretonne. Ce qui me faisait une belle jambe.

Au même moment, ou à peine après, on vint me chercher pour me dire que Yvain et Gauvain allaient de nouveau s’affronter à mort. Je me dépêchais d’y aller en me demandant quelle raison ils avaient encore invoqué pour pouvoir se défier. Je me fis également la réflexion que le destin ne voulait peut-être pas que je passe mon temps à les empêcher de s’entretuer et que je devais peut-être enfin les laisser faire.

Le roi de Pengwern à terre, Gauvain manifestement en colère, Yvain ayant accompli mon ordre. Gauvain, tremblant de rage, me demanda comment j’avais pu laisser faire ceci alors que j’avais déclaré haut et fort que les représentants n’auraient rien à craindre.

Alors, je lui fis face, yeux dans les yeux, pour lui dire que le mal devait être coupé à la racine. Gauvain m’accusa de ne pas tenir ma parole, je restais fermement campée devant lui, mais je savais au fond de moi que j’avais fait une erreur, une grossière erreur. Je l’autorisais, pour me racheter un peu peut-être, à raccompagner la reine de Pengwern hors des frontières, surtout pour le calmer.

Peut-être fut-ce pire, peut-être la tâche aurait-elle dû être complètement achevée et la dame exécutée. Les rancœurs peuvent tenir éternellement et créer des cycles de haine et de douleurs qui ne cessent jamais. Avouer mon erreur et donner réparation créera probablement une faille que mes ennemis s’empresseront d’utiliser. Non, je ne me fais pas d’illusions, ils ne nous pardonneront pas. Tout ce que j’en sais en fin de compte, c’est que cette erreur-là, je ne veux pas la commettre deux fois, car avant tout, je dois rester fidèle aux enseignements de mon grand-père.

Galaudyne inconsolable, menaça de choisir la même voie des arts occultes que Morgane, et demanda pour réparation à ce que les Angles déposent les armes et lui jurent allégeance. Un prix évidemment bien trop élevé vu la fierté des Angles et les évènements récents. Il était bien triste de constater que la rivalité matinée de haine que vécurent Arthur et Morgane allait probablement se transmettre à notre génération.

Pourtant, trop de choses dépendaient de moi pour que je me laisse faire et je n’allais pas fuir, devant la mort comme devant la vie, comme le fit mon Arthur.

On vint me confirmer que Persephona, était digne de confiance, devait récupérer les pierres pour permettre à Gauvain, chevalier du Zenith, de repartir dans son monde. Elles étaient en possession du général Moore, j’ordonnais à celui-ci de me les remettre, ce qu’il fit sans discuter. Vraiment, il tint sa parole jusqu’au bout, j’espérais alors que ses successeurs seraient tout aussi dignes de confiance.

L’au-revoir à Gauvain commença dans la salle du trône. Je demandais à lui parler en tête à tête. Je tenais à m’excuser pour mes erreurs, la dernière surtout et à le remercier d’être un modèle, une véritable incarnation de la chevalerie. Il me répondit qu’il avait confiance en moi pour l’avenir et que je deviendrais certainement une grande reine. Je garde les paroles de ce légendaire chevalier pour moi, pour la suite, comme guide et garde-fou.

J’assistais ensuite aux adieux poignants entre Gauvain et son fils Agravain. Enfin prêts, nous nous rendîmes dans le champ où aurait lieu le rituel qui enverrait Gauvain là où il trouverait la paix. Le rituel allait commencer, Persephona présida avec son acolyte des Mystères me semble-t-il, sous les yeux de ceux pour qui Gauvain avait une importance.

Alors, une fois de plus, probablement la dernière, le cri du Chevalier Vert se fit entendre. Il appelait encore le nom de Gauvain et le défiait de venir l’affronter. Gauvain ne se fit pas prier et ils allèrent dans la lice pour mettre fin à une histoire qui n’avait duré que trop longtemps.

Le combat fut épique, mais, comme à chaque fois, et pour la dernière, Gauvain prévalut. Le chevalier de sinople disparut, libérant son éternel obligé de sa malédiction. Le rituel reprit et nous assistâmes au départ de celui qui vivrait éternellement dans les mémoires, une espèce de douce et triste chaleur dans le cœur.

A partir de ce moment je crois, je me sentis enfin libre, j’avais accompli la plupart de mes obligations, pas parfaitement, mais du mieux que j’avais pu et avec ce que j’avais de courage sur le moment. J’en profitais donc pour faire ce que j’aimais le plus et ce dont j’avais le plus envie : jouter !

Tout d’abord avec le général Moore, qui m’avait réclamé encore et encore l’occasion de pouvoir le faire. Ce fut un très bon combat, il était vif et ses frappes étaient nettes et propres. J’y découvris ce que j’avais vu pendant mes noces : quelqu’un loin d’être retords, mais clair et direct dans ses techniques. Notre combat se termina sur une égalité, à trancher une prochaine fois, nous nous le sommes promis.  

J’affrontais également Galaad, lui aussi franc comme son caractère, quoi qu’ayant quelque chose de plus réservé je pense. Notre combat se termina aussi sur une égalité et sur quelques mots de reconnaissance de la valeur de l’un et de l’autre. Puis je joutais amicalement avec quelques jeunes Sarmates qui s’entraînaient avec mon Roi à côté. L’avenir était prometteur en tout cas, au moins du côté de la lice, pour le reste, le temps nous le dirait bien vite… Un moment d’insouciance après tant de préoccupations.

Je rejoignis ensuite mon roi, alors vraiment mien, celui avec qui j’avais survécu et grandi pendant cette épreuve. A aucun moment, notre amour n’a tremblé pendant nos noces, aucune graine de discorde ne se sera interposée entre nous.

Ainsi ai-je vécu les Noces de Glaces et de Feu du printemps DXV, ainsi sont les faits que je peux relater.

 

Il me reste beaucoup à accomplir, et j’aspire à devenir chaque jour meilleure pour protéger le peuple que Myrdhinn m’a demandé de sauver. Je ne peux être sûre d’y parvenir, mais je n’abandonnerai pas. Jamais. Puissent ceux qui m’ont accompagnée dans ces épreuves m’être loyaux, pour qu’ensemble nous faisions de la terre de légendes une terre de paix.

Les noces accomplies, le Nord et le Sud alliés par l’amour et le mariage, j’étais sure que rien n’était plus impossible. L’été infini qui s’en suivit s’entêta à nous prouver le contraire.

Elyr Ann Pendragon