Journal pour mémoire des siècles, Eté DXVIII : Les Alliances d’Os et de Sel – Récit d’une reine en devenir.

Me voici face au Mont Badon, le soleil se couche juste à côté, je viens d’écrire une lettre précieuse à un être précieux, je m’en sens quelque peu allégée.

Pour mettre en ordre mes idées plus que pour léguer un souvenir, je fais le récit de ce nouvel épisode de ma vie. Peut-être que d’autres passages mériteraient d’y être ajoutés, on dit que chaque instant d’une vie est important. D’autant plus pour une vie en perpétuel sursis.

Cela s’est donc joué ici, au pied du Mont Badon. Cela aura été une montagne à gravir, elle aura représenté à la fois la chute d’un monarque dans le passé, le théâtre d’une nouvelle bataille décisive dans le présent et une étape cruciale de l’avenir.

Comme cela me fascine à chaque fois de constater que lorsque les événements se précipitent, à peine les choses sont-elles terminées qu’on ne parvient plus à les replacer correctement sur le fil du temps. Restent images, émotions et sensations, mais il devient difficile de les mettre en ordre. Ce récit en pâtira probablement.

Voyons, cela a commencé avec l’arrivée progressive des armées de chaque région de Bretagne. La dernière fois, c’était des délégations diplomatiques que nous attendions, aujourd’hui, ce sont des armées qui se joignent à la guerre. La guerre contre un ennemi qui s’est dévoilé au travers d’un avatar que nous connaissions déjà, et qui a quand même réussi à nous surprendre.

Elles sont arrivées de manière très étendue, très disparate ces armées, jusque pendant le repas. Les cuisiniers forcent mon admiration à se dévouer à nous servir. Ce sont des gens tout à fait fascinants, même dans les plus sombres moments de l’histoire, ils parviennent à remplir leur devoir et à redonner encore un peu d’espoir aux troupes comme aux chefs.

J’aurais préféré que les retrouvailles et les présentations se déroulent plus tard. Pas que le repas soit sacré, mais il est plus difficile de parler avec une cuillère de purée dans la bouche. J’ai donc hâte d’être libérée du banquet, même si j’apprécie d’être entourée de deux êtres chers, Morgane et Gareth. Car si je verrais beaucoup Morgane après cela, les repas et les batailles seraient les seuls moments où je pourrais échanger quelques mots avec mon Aimé. Et après, on nous parle de faire un héritier…

Le roi des Saxons vient ainsi annoncer ses intentions de paix, Galaad renouveler ses vœux d’être fidèle aux Pendagron. D’autres peut-être, mais je ne m’en souviens plus. Le ballet des figures qui s’enchaînent inlassablement devant les couronnes demanderait une mémoire digne de… j’allais dire Myrddhinn, mais ce n’est pas forcément la bonne référence en ce moment. De Jörel, oui, voilà encore la personne qui semble la plus appropriée à citer pour mémoire du monde.

Ce ballet, nous l’avons vécu pendant nos noces, mais il n’est plus le même ici. L’heure est grave. Nous sommes acculés dans le sud, survivants de catastrophes sans précédente, assaillis par une armée de morts-noyés. Mes noces m’ont paru difficiles à l’époque, face à la difficulté des décisions politiques à prendre. Au pied du Mont Badon, la survie de tous est en jeu, non plus « simplement » la paix des royaumes. Mes noces me paraissent être une belle fête à côté de ce que nous vivons là.

Rentrées au camp, nous réfléchissons aux plans de bataille avec Gweneveer. Ces dernières années, notre lien s’est renforcé, la « petite reine » ayant gagné toute ma confiance par ses actions pleines de courage et de bonté. Petite, il n’y a que ces détracteurs pour l’appeler comme ça, car sa dévotion à notre île égale la mienne et sa force de caractère la place au-dessus de tous les mâles gouvernants que j’ai croisé jusqu’ici. Qu’aurais-je fait sans elle, à vrai dire ? Moi l’étrangère sur l’ile de Bretagne, la petite fille qui a passé son enfance à parcourir le monde en tenant la main de Myrddhinn, qui en sait tellement sur les peuples mais qui ne connait que ce qu’il a bien voulu m’apprendre sur l’art de régner. Gweneveer est celle qui me permet d’être là aujourd’hui, au moins autant qu’Excalibur, même si elle-même n’en a probablement pas conscience. Et ma reconnaissance à son égard est pour cela sans bornes.

La première personne qui demande audience n’est autre que mon Oncle Yvain, dont je n’ai eu de nouvelles ces années que par des messagers de guerre me rapportant ses exploits au front.

 

Je suis soulagée de le voir en bonne forme, égal à lui-même, comme lorsque nous nous sommes laissés avant ces terribles étés, mais je constate tout de suite que mon Oncle est en colère, le fier Chevalier au Lion. Naturellement, je ne comprends pas pourquoi, bien que je pense que de mes chevaliers, il est celui dont le sang est le plus prompt à s’échauffer à la moindre injure. Opinion que j’ai révisée depuis.

Il m’explique donc qu’il s’agit de Galaudyne, à qui j’ai dérobé le trône pour mettre Gweneveer à sa place. En effet, sa fille était partie suite à mes noces dans le grand nord, accompagnant son roi viking tout juste passé de vie à trépas. Et elle n’avait depuis plus donné de nouvelles. Et Yvain aussi était parti, renonçant à son siège à la Table Ronde et à sa couronne, ajoutant à sa légende de chevalier une mémorable errance. J’ai donc confié le Reghed du Nord à Gweneveer, elle qui gouvernait déjà le Sud. Mais « le Reghed du Nord réclame qu’y siège son sang », m’explique mon oncle.

Gweneveer nous rejoint et nous pouvons ainsi lui expliquer notre décision : ne pas laisser un trône vacant derrière eux, aller dans le sens de l’unification du Reghed, qui semblait en marche avant leur désistement, d’autant plus que Galaudyne était partie sans laisser d’instructions, et avec le désir de verser dans les arts noirs.  Donc à mes yeux, peut-être de ne jamais plus revenir.

Si cela ne peut apaiser sa colère, il comprend néanmoins mon choix.

La cloche de réunion dans la salle des cartes sonne. Quelle surprise en nous y rendant en bonne délégation que d’y rencontrer Lamorak ! Apparemment sain d’esprit, et bien heureux de le faire savoir à Yvain. Il devrait pourtant être mort, tombé sous l’épée du Chevalier au Lion après avoir fait sécession pendant mes noces. Et il n’a rien de monstrueux contrairement à tous les morts-noyés que nous avons affrontés. Un mystère parmi les mystères, nous le surveillons du coin de l’œil pendant que nous discutons avec les autres de la guerre à mener. 

Je remarque l’absence de Galaudyne à ce conseil de guerre, deux farouches vikings à sa place représentent les Danes. Je note également la présence d’Egmont le Saxon, qui semble bien serviable, accompagné de Mark Ottlander, l’hôte qui nous a donné refuge en ses terres fraîchement acquises.

Egmont me propose tout de suite un pacte de non-agression, que mes proches trouvent hors de propos car son contenu est de fait régi par mon autorité. Ils trouvent même qu’il s’agit d’une offensante remise en cause de mon pouvoir d’une certaine manière. Pour ma part, cela ne me dérangeait pas que ce les choses qui paraissaient évidentes soient de nouveau dites et que les peuples s’engagent à les respecter.

Et mon accession à la royauté étant toute récente, je garde toujours à l’esprit que j’ai plus de chance de garder les rois et reines qui étaient là avant moi de mon côté en les respectant, qu’en imposant une tyrannie et mon nom sur tout ce qui doit se faire.

La carte du rapport de la situation me parait compliquée, et surtout trop pleine de morts-noyés, mais ce n’est pas une surprise. Je ne suis là que pour juger de la bonne volonté de s’entendre des peuples, qui pour le coup me parait en bonne voie, je confie la stratégie à mes proches de Britannia. Encore un domaine dans lequel je n’ai jamais vraiment excellé et qui ne m’a jamais passionné. On se demanderait presque ce que j’ai bien pu faire des leçons de Morgane et Myrdhinn dispensées pendant toutes ces années…

Retour au camp, sur le chemin, des annonces de morts-noyés qui attaqueraient les armées en présence se font entendre. Au quartier général, pas de soucis, les soldats me confirment que la situation est parfaitement maîtrisée. Dans l’attente de l’état major, nous discutons avec Gweneveer pour l’organisation des ressources et de la stratégie, chose qui n’est pas aisée non plus.

Des Dames du Lac se présentent, au grand étonnement (et attirant la méfiance) de certains, qui pensaient qu’il n’existait qu’une seule Dame du Lac. Celles-là souhaitent que nous leur fournissions des ressources pour nous permettre de voir LA Dame du Lac originelle, la plus puissante d’entre elles. Leur discours est difficile à déchiffrer, et on m’enjoint à la prudence, je laisse donc plus compétent que moi se renseigner à leur sujet.

Quelques formalités et réceptions de délégations plus tard, Galaudyne se présente en personne, accompagnée de nombreux hommes. Ma cousine a l’air sombre de ceux qui ont vécu le pire et en ont été changés à jamais. Je lui propose un entretien privé. Je dois m’engager sur l’honneur à ce qu’aucun mal ne lui soit fait, ses soldats étant particulièrement dubitatifs. Nous nous asseyons juste à côté pour régler nos histoires de famille. De longs échanges, des arguments d’une part et d’autre quant à la situation. De la colère de son côté, elle a l’impression d’avoir été trahie et destituée, à laquelle j’essaye de répondre par le sens du devoir. Morgane se joint ensuite à nous, ses deux petites filles adorées.

Sa présence n’a pas une portée négligeable, car en effet, Galaudyne s’est aventurée dans ces voies obscures, contre lesquelles Morgane l’a toujours mise en garde. Leurs paroles sont nébuleuses pour moi, j’ai été bien mauvaise élève de Morgane sur ces leçons là. Je fais donc simplement comprendre à ma cousine que tant qu’existerait la menace de son basculement dans les ténèbres, je ne pourrais accepter de lui donner un poste de pouvoir. J’essaie de comprendre la portée de sa corruption, mais la discussion des deux femmes est de celles qu’on ne peut appréhender qu’après l’avoir vécu. Tout ce que je sais à ce propos, c’est que Morgane a fait des choses terribles dans cet état, entraînant la fin d’Arthur, tué par son propre fils, mon père, Mordred.

Je crois que Morgane s’en voudra toujours pour cela. Je pense qu’elle a essayé de m’élever au mieux avec l’aide de Myrddhinn pour se racheter. Granny, comme je l’appelle, était déjà trop blessée pour devenir une tendre figure maternelle pour moi, mais je n’hésiterai pas à lever mon arme contre quiconque lui voudrait du mal et ceux qui osent se moquer d’elle m’agacent profondément. Je sais que son lien avec ma cousine Galaudyne a toujours été très fort, cette dernière s’étant toujours montrée plus intéressée que moi par ses enseignements mystiques. Dira-t-on que j’en conçois de la jalousie ? Peut-être, plus jeune. Mais cette femme au cœur meurtri éveille chez moi une tendresse qui ne sera jamais remise en cause.

Mais à ce moment-là, pendant notre réunion dans le camp des Pendragon, le plus important est de raisonner Galaudyne, pour qu’elle ne devienne pas une ennemie en plus de l’Ennemi, et j’espère juste que Granny m’y aidera. Dans les faits, j’apprends que Galaudyne, alors qu’elle était amenée sur le bûcher funéraire de son mari, avait refusé la mort de celui-ci, et la sienne propre, ce qui avait déclenché sa colère et son appel aux pouvoirs obscurs. Hamlet est revenu à la vie, mais il n’est plus lui-même. Le manipulateur ou le manipulé ? Elle n’en sait rien. Toujours est-il que ce lien à jamais altéré a provoqué leur séparation et que Galaudyne ne peut rester près de lui désormais. Ce que Morgane semble parfaitement comprendre. Et ce qui explique son retour.

Yvain nous rejoint par la suite, il finit par admettre que nos échanges l’ont quelque peu énervé. Pour ma part, j’ai fait comprendre à ma cousine que la difficulté de la situation ne me permet pas de créer un conflit diplomatique à l’heure actuelle, mais que nous réfléchirions à une solution par la suite.

 Est-ce une ride de souci qui est apparue sur mon front à partir de ce moment là ? En tout cas, le problème de ma cousine ne me quittera jamais tout à fait pendant la suite des événements. Au moins, je la trouve moins véhémente que je ne l’avais craint, et capable d’entendre des arguments, à défaut de les accepter.

Le reste de la soirée se passe en va-et-vient divers et variés, comme l’exige ma position. Les chevaliers sont toutefois toujours à mes côtés, Yvain me mettant en garde contre les Hiberniens de la Table Ronde, Balan me rapportant les dernières nouvelles des camps autour, Galaad restant toujours attentif et bienveillant, et Balinson tenant à merveille son rôle de gardien du code.

Quelle précieuse recrue ce Balinson, il a été la voix de la Reine, représentant parfaitement mon état d’esprit, je n’ai jamais eu à le reprendre lorsqu’il se permettait de parler en mon nom. Il a pris son service auprès de moi d’une manière exceptionnelle, qui rend hommage à l’homme qu’il est. Il m’a raconté en effet avoir affronté un chevalier noir et avoir perdu. Son ennemi l’a envoyé à moi pour me porter un message : le chevalier noir viendra reprendre l’épée et l’île car il prétend qu’elles lui appartiennent. L’histoire de Balinson étant crédible, je l’ai gardé auprès de moi, et comme j’ai eu raison ! Son efficacité n’a d’égale que sa bravoure. Il n’apprécie cependant pas vraiment quand je m’absente (jamais très loin contrairement à mon Roi) et qu’il me perd de vue, mais je prends ses remontrances comme des marques d’attention. D’ailleurs, je suis très raisonnable, je ne pars jamais seule, je garde toujours une escorte avec moi. S’ils savaient, tous, comme c’est difficile pour moi qui ait vécu si longtemps libre sur les chemins…

Balan aussi est une nouvelle recrue précieuse, chef des renseignements, même s’il a toujours l’air de comploter, il gagne chaque jour un peu plus ma confiance. Comme si la vie l’avait placé à l’endroit où il serait le plus efficace, mais que ses aspirations le portaient à rejoindre un poste plus en lumière, en accord avec le Code de la chevalerie.

Je peux prendre un peu de temps pour discuter avec ma chère Granny Morgane, je lui demande de me révéler enfin un peu plus de choses sur ma mère. C’est une vieille promesse, qu’elle tient aussi bien qu’elle peut. Ma mère est une descendante des géants du givre, ce qui signifie que j’ais du sang d’Ipsala dans les veines. Du sang capable de calmer le feu du dragon me dit-elle. Ce qui explique pourquoi mes tous premiers souvenirs sont teintés d’un froid si intense.

Une pièce supplémentaire du puzzle de mes origines se pose là, révélant quelque peu à quel point il m’en manque encore. Je ne connais même pas le nom de ma mère. Et tout ce mystère autour de mon père… Je prends conscience en cet instant que le fait de n’avoir jamais connu mes parents me pèse plus que je ne veux bien l’admettre. Un jour, je devrais demander à Myrddhinn de m’en apprendre plus sur mes origines. Si son grand plan marche comme il le souhaite, peut-être me donnera-t-il quelques clefs…

Nous sommes interrompues par une Dame du lac. Une de plus ? Non, celle là n’est autre que la Dame de l’écuyer Connor. Car, nous apprend-elle, chaque chevalier a sa Dame, qui le guide et l’aide dans sa quête. Sauf moi. Car je suis la première femme de la Table Ronde et que cela ne leur plait pas. Je hausse un sourcil désapprobateur Tsss… Les traditions.

La sororité ainsi présentée semble avoir quelques problèmes, mais qui pourra les blâmer, à une époque comme la nôtre ?

Toujours est-il qu’elle se propose de m’emmener le lendemain dès que possible au lac pour chercher Excalibur, la vraie. La vraie ? Qu’est-ce-que j’ai en main alors ?

En tant qu’intermédiaire à la vraie Dame du Lac, elle m’apprend que le porteur devra subir une épreuve, et que chaque épreuve est différente pour chaque porteur. Arthur l’aurait vécu lui aussi, mais elle ne me dit pas s’il l’a réussi ou non. Elle n’a aucun autre conseil pour moi que celui d’ouvrir mon cœur pour pouvoir la réussir.

A la fin de la soirée, je retrouve mes chevaliers comme je les ai connu dans des… fins de soirée. C’est à dire assis en rond à une table rectangulaire de taverne, en train de refaire le monde… ou presque. Bien sûr, cela finit par dégénérer, Liam prétextant être le seul véritable humain de la Table Ronde, Galaad protestant à grands cris que lui aussi, et Yvain les traitant tous deux de menteurs. Je ne sais plus trop comment on en est arrivé là, mais si le plus offusqué semblait être Liam, le duel qui suit dans la lice a opposé Yvain et Galaad, avec Liam pour arbitre.

Je ne raconterai pas comment, l’hypocras ayant bien coulé dans leurs veines, ils finirent plusieurs fois de manière peu héroïque dans la poussière. Je ne sais plus qui a été le vainqueur également, ou même s’il y en a eu un, retenons juste qu’ils se sont aidés à se relever l’un l’autre à la fin.

Qu’on ne s’y méprenne, les Chevaliers de la Table Ronde, malgré leurs travers, restent des hommes exceptionnels, qui ont mon plus grand respect. Ils ne reculent jamais devant l’ennemi. Ils défendent nos terres et leurs peuples avec au moins autant de bravoure qu’ont pu le faire Arthur et Lancelot en leur temps. Et ils portent tous les valeurs de la chevalerie.

Un incident éclate peu après. Sheamus, le jeune, pas le roi Hibernien, dernier chevalier de la Table Ronde en date ou pas loin, qui souhaitait se mesurer à Balan, est emporté dans d’autres duels, jusqu’à se retrouver confronté à Galaad. Le duel se passe mal, à cause de… règles de courtoisie non établies correctement allons nous dire. Sheamus jette son épée en dénonçant un duel d’égo, refusant désormais le combat.

Je trouve alors intéressant de voir comment tous les vieux chevaliers présents réagissent, offusqués qu’on ne leur prête pas le respect dû à leur rang… Pourtant, une partie de moi ne peut que sourire à l’idée que le jeune sang va peut-être leur permettre de se remettre un peu en question, car Sheamus n’est au fond pas un mauvais bougre, et c’est un bon combattant…

Sous la direction de Balinson, Sheamus s’excuse de manière très formelle auprès de Galaad, puis auprès de moi, encore plus longuement. J’essaye de lui faire comprendre que je ne lui en tiens pas rigueur, mais Sheamus est un jeune homme têtu et il n’en entend rien. J’en apprends plus sur lui, il est le fils d’un couturier, arrivé progressivement à un grade honorable dans l’armée de Britannia, en franchissant les étapes avec détermination et persévérance. Son histoire attire ma sympathie et j’ai hâte qu’une réunion de la Table Ronde puisse se tenir, afin qu’une harmonie soit créée entre les anciens et nouveaux chevaliers. Elle n’arriverait que tard le lendemain, cette réunion. Je donne à Sheamus un exemplaire du Code, puisse-t-il s’en imprégner, lui qui semble si dévoué à sa tâche, quelle qu’elle soit.

Je lève alors les yeux vers l’horizon pour constater que l’aube pointe ses premiers rayons, annonciatrice d’une nouvelle journée. Quelques heures de sommeil vont être nécessaires pour pouvoir être à la hauteur des événements à venir, alors je me résous à rejoindre mon roi, déjà bien endormi à mon arrivée.

Le lendemain, notre première action est de nous rendre dans la salle des cartes. La bataille de la nuit a été désastreuse. Les forces Welshs du Mont Badon ont été repoussées par une aura magique impénétrable. L’idée d’attaquer pour se défendre n’était pourtant pas mauvaise au départ. Les forces de Britannia ont été contraintes de se replier à cause d’un regroupement de morts-noyés sur le Reghed. Gweneveer et William regardent les cartes d’un air inquiet. Liam se joint à eux en proposant une stratégie, son air sûr de lui nous redonne du courage.

Mon Roi s’occupe avec sérieux de ses troupes, tant en With que sur ses terres éloignées. Même si nous avons peu l’occasion de nous croiser, je me sens fière de lui, même dans l’ombre, il agit toujours en monarque averti.

Et l’alerte sonne une attaque sur les troupes de Britannia et d’Alba. Nous partons immédiatement pour les rejoindre.

Je dois néanmoins faire un crochet pour discuter avec Ottlander, le temps que les ordres de marche soient donnés. Je n’ai pas pu le voir plus tôt. Il m’apprend qu’il a parlé avec Hamlet la veille et que l’ancien Roi des Danes réclame Excalibur. Il semblerait qu’il soit possédé par un être puissant qu’on appelle « Celui d’en bas », car son esprit se trouve emprisonné sous terre. Ottlander me livre ses hypothèses : Hamlet aurait le marteau de Thor, mais cela étant impossible, il doit s’agir d’un faux, forgé par Loki. Mes connaissances acquises lors de mes voyages dans les terres du Nord me permettent de saisir la portée de telles allégations, qui sont à faire froid dans le dos. Et je retiens surtout que c’est Hamlet qui conduit les morts, et qu’il est proche de se faire destituer par les Vikings pour cela. D’ailleurs, un nouveau coup de cor me rappelle que les troupes des morts-noyés approchent et je dois quitter Ottlander. 

 Aucun des nobles ne manque à l’appel. Nous accompagnons les soldats au combat, même ceux qui ne combattent pas, tels que Gweneveer ou Morgane, sont là. Sans peur. Mon Roi et ses troupes, aussi maigres soient-elles, flanquent notre gauche. Nous faisons un front uni, au moins ici. La ligne de bouclier est belle, les lances et les épées brillent, les troupes haranguées par Balinson et Balan ont le moral au plus haut.

 Et les morts apparaissent. Ils transportent quelque chose d’étrange, de loin je distingue une espèce de carapace surmontée de cristaux. Ils ne sont ni plus ni moins guidés que par… Hamlet en personne. Le Roi des Danes a toujours un port aussi fier, ainsi entouré d’une armée de morts, son aura se fait sentir encore plus puissamment que lors de son vivant. Même passé à trépas, sa dignité force le respect et la crainte. 

L’armée ennemie s’aligne face à nous. Les visages des morts m’évoquent ceux d’ennemis, et je tâche de ne pas trop me souvenir que ce sont d’anciens hommes de mon peuple qui se tiennent devant moi. Autrefois de loyaux sujets.

Hamlet me défie. Il m’insulte, attisant la colère de mes chevaliers. Piège ? Je reste prudemment derrière les lignes, mais je ne le lâche pas un instant du regard. Je bous d’aller lui décoller la tête des épaules mais je ne peux pas me lancer stupidement dans la gueule du loup. Même quand les troupes chargent, je me force à la prudence, attendant mon heure pour l’affronter. Même au cœur de la mêlée, je n’attends que le moment de me retrouver face à lui.

Il y a toujours un chevalier pour me protéger. Les troupes font leur travail et nous ne faiblissons pas, devant des morts qui se relèvent pourtant sans cesse. Hamlet est puissant, il peut repousser les plus preux en instillant une terreur primaire dans leur cœur, ou les paralyser d’un froid plus glacial que celui des eaux d’Alba.

Je l’attends. Patiemment. Mon Oncle l’affronte bravement avant d’être repoussé. Puis nous sommes enfin face à face, exigeant de notre entourage qu’il nous laisse nous battre.

Il m’accuse d’avoir trahi sa Galaudyne, en ayant usurpé son trône et celui de son fils. Il réclame Excalibur pour rétablir la vérité, réparer l’injustice. La vérité ? Quelle vérité ? Donner Excalibur à mon ennemi pour qu’il puisse mieux me frapper de son terrible marteau de guerre d’une main et de l’Epée des Rois de l’autre ? Et faire lever une armée de morts pour torturer les habitants de tout un royaume, c’est là sa justice ?

Non, décidément la ruse est trop grotesque, je ne peux plier devant une telle demande. Alors, nous nous affrontons. Le sang du dragon qui est en moi s’enflamme enfin. C’est dans cet instant, avec l’Epée qui décrit des moulinets meurtriers, que je sais que ma place est bien là, que je peux ici faire honneur à ceux qui ont choisi de me suivre.

Mais Hamlet est fort, terriblement fort. Sans l’aide d’Excalibur, et sans les précédentes blessures qu’il a subies de par mes chevaliers ou par Myrddhinn en personne, je n’aurais eu aucune chance contre lui. Que ceux qui lisent cela un jour y voient ce qui est souvent omis : les combats les plus héroïques ne se gagnent souvent que par l’assemblement de forces plus nombreuses et non par la détermination d’une seule personne. 

A ce moment là en revanche, je n’ai pas de telles pensées à l’esprit, il faut juste le vaincre. Comme le demande le Code, ne pas fuir. De toute façon, ce n’est qu’une fois le combat fini que je comprendrais qu’il me dépasse dans sa capacité martiale, et que mon respect pour sa personne s’en trouvera grandit.

Nous tournoyons l’un autour de l’autre, il n’y a pas plus de peur chez lui que chez moi, et notre danse mortelle d’esquives et d’acier nous fait oublier le monde autour de nous. Excalibur, d’un mot de commande, lui fait lâcher le marteau. Il se passe quelque chose d’étrange à ce moment là, comme un lien qui se forme entre les armes, mais je n’ai guère le temps d’y penser, son épée est déjà dégainée.

Le combat continue, et alors qu’Hamlet m’inflige de plus en en plus de blessures, zébrures rouges de moins en moins superficielles et de plus en plus douloureuses, je lui réponds avec toute la rage que je lui porte, pour s’en être pris à mon peuple. Sa défaite se fait de plus en plus inespérée mais l’ancien Roi du Nord finit par céder. Même à genoux, il est fier, il me promet de revenir encore et encore pour revenir chercher l’épée, tant que je ne lui aurais pas remise pour prouver ma légitimité.

Gareth l’achève par derrière avant qu’il ne déverse tout son fiel.

Mais Hamlet ne peut pas me toucher avec ses mots. Que sait-il de ma légitimité et des épreuves endurées pour l’obtenir ? Que sait-il de l’enfance d’une orpheline élevée sur les routes dans le seul but de brandir une épée, menée par un marionnettiste et une femme en quête de rédemption ? Il était là à mes noces, mais connait-il le sentiment de frustration et les requêtes impossibles à satisfaire pour asseoir cette légitimité ? Et les heures d’entraînement, la recherche de perfection au travers du Code, le poids d’être la fille de Mordred le parricide, et le poids encore plus grand d’être la petite fille du plus grand des héros, Arthur, et …

Non, Excalibur est bien mienne, non pas seulement par droit du sang, mais par mérite.

Certains me disent trop timorée, car je refuse de faire couler le sang et d’autres me donnent une réputation de bouchère, parce que je suis une femme qui brandit une épée sacrée. Moi je ne me sens parfois pas à la hauteur des situations que j’affronte, mais je m’efforce de faire de mon mieux, avec le plus d’honnêteté possible. Je n’ai pas été élevée dans une cour de nobles, j’ai grandi sur les chemins du monde, à compatir avec tous les peuples. Alors oui, je doute des fois de cette stature royale que me donne ce morceau de métal tranchant porté à la ceinture et de ma capacité à louvoyer parmi des nobles aux dents longues…

Mais tout cela, c’est mon problème, pas celui d’Hamlet… Et ultimement, tant que je me saurais capable de défendre la Bretagne avec Excalibur, j’en garderai le droit, le devoir… et l’épée.

Les soldats repartent vers le camp avec l’étrange artefact qu’ont porté les morts, que je peux sentir désormais dans un recoin de ma conscience. L’objet semble terriblement lourd.

 Je reste pour ma part sur place, le combat contre Hamlet m’a amené plus près de la mort qu’on n’aurait pu le croire et je ne peux plus me lever. Une des prêtresses d’Alba s’occupe de moi, avec une étrange magie, qui fait hausser un sourcil de méfiance à Morgane. Elle présente un poulpe dans un bocal, baignant dans un liquide jaunâtre, j’espère juste ne pas avoir à le boire. L’effet est rapide et spectaculaire mais un certain malaise m’envahit. Je la remercie néanmoins pour son aide, me gardant de lui dire que les coutumes étranges des gens du nord m’étonneront toujours. Heureusement que Myrddhin m’a emmené dans ces contrées quand j’étais jeune, m’habituant à voir une magie similaire.

Nous repartons au camp pour trouver le Roi de l’île de Man dans un coma profond, à deux doigts ou moins de la mort. C’est Moïra qui l’aide à rester parmi nous… Je me demande encore quel étrange lien peut unir ces deux là, qui ont essayé de s’entretuer durant mes noces sous les yeux de mon Roi… Je me méfie de ces fées, je dois l’admettre. Comme Myrdhinn, comme Lars, leur perception du monde aura tendance à leur faire oublier que les acteurs de l’acte présent ne sont pas que des pions à déplacer dans un grand jeu dont eux seuls connaissent le passé, et dans une certaine mesure, l’avenir. Cette méfiance mise à part, j’apprécie le Roi de l’île de Man et son esprit affuté.  

 Bref, William revient à lui, il est emmené à l’abri. L’étrange artefact est ensuite étudié par les druides présents, Myrddhinn lui-même déclarant que cette magie est hors de sa portée.

Des soldats s’approchent du bouclier ramassé sur le champ de bataille, je ne sais pas ce qu’ils font, mais nous sommes soudainement tous projetés loin, très loin, par une aura de puissance qui nous frappe brutalement. Alors que nous reprenons nos esprits, incapables de bouger, Yvain en profite pour me parler d’une prophétie prétextant que pour que la paix revienne, un héritier mâle devait replanter l’Epée dans le rocher. Ridicule, je n’y accorde pas crédit.

Le jeune écuyer de Galaad s’approche alors à son tour du bouclier, posant ses armes, il tente une approche « pacifique ». Son corps fait le plus grand vol que je n’ai jamais vu pour atterrir sur la tour de guet du camp. Le Dragon lui-même aurait été fier d’un tel vol, me dis-je.

Jörel arrive sur ces entrefaites, la mine inquiète. C’est un homme que je connais depuis peu mais que j’apprécie beaucoup. De tous les êtres centenaires que je côtoie, il me semble être le seul à avoir vraiment gardé son humanité. Bien sûr, comme avec tous les autres, ses mots me paraissent parfois bien sibyllins, mais l’empathie dont il fait preuve à mon égard a rapidement fait naître une grande affection entre nous.

Ce qu’il m’apprend ici n’a rien de sibyllin cette fois : l’esprit du kraken qui m’a soigné ce matin-là par la prêtresse d’Alba n’aurait jamais dû m’approcher. Le Thane peut désormais me posséder, du moins s’y emploie-t-il et cela pourrait se passer dans la nuit même.

A cet instant, mon âme entière se révolte contre cette idée. Seul le ton à la fois confiant et désolé de Jörel m’empêche de crier à l’absurdité de cette histoire. Néanmoins, il me dit que peut être que certaines épreuves de la journée pourraient m’aider à gagner du temps, au moins le temps de vaincre Hamlet. Après, la paix revenue, peu m’importe ce que je deviendrai, mais il me faut tenir jusque là. Avec horreur, je m’imagine aux côtés du roi des Danes, la terrible Excalibur à la main, prête à affronter mes proches. Je suis même sûre que le Thane ne m’enlèvera pas ma conscience, pour que j’assiste impuissante à l’affrontement dans lequel il me poussera lorsqu’il fera de moi son pantin. Non, cela ne se peut, je dois trouver une solution avant la nuit.

Quelques minutes plus tard, Morgane demande de l’aide auprès de l’écuyer qu’elle ne parvient qu’à stabiliser, le givre le gagnant peu à peu. Le sang des Pendragon pourrait le délivrer de son funeste sort. Yvain se propose mais je suis plus rapide, avec l’envie d’aider au moins l’un de mes sujets. Mon sang que je lui transmets se répand en lui et l’effet est immédiat, je constate avec soulagement qu’il est de nouveau sur pied. Un homme téméraire ce Connor, mais de ce fait très attachant également.

Les Dames du Lac sont alors prêtes pour aller chercher Excalibur, Jörel nous accompagnant. Je désigne une garde rapprochée, certaines choses ne doivent être vues que par les plus fidèles, tout comme Arthur n’avait choisi que Lancelot, je désigne Yvain et Galaad pour me suivre. Balinson s’il n’avait pas été cherché une bière à ce moment aurait dû être des nôtres, mais il est alors absent. La moue déçue de Lexa lorsque je ne la désigne pas me fait changer d’avis et je fais signe à la jeune écuyère de nous suivre.

«  Cela va t’apprendre quelque chose », lui murmure Jörel, un sourire aux lèvres.

                Je regarde Yvain, je voudrais lui dire pour le pouvoir du Thane qui s’étend sur moi. Si je dois confier Excalibur à quelqu’un avant de passer à l’ennemi contre ma volonté, ce sera lui. Mais il est trop tôt pour l’admettre et je ne parviens qu’à m’assurer maladroitement de sa loyauté dans un discours plein de non-dits. Ce qui n’a pour effet que de le déstabiliser, car nous le savons tous les deux inébranlable dans sa volonté de servir le trône. Il me regarde d’un air inquiet et suspicieux, puis nous reprenons la route.

Après quelques moments de marche, nous arrivons devant un lac. Tous les lacs sont liés, nous explique la Dame qui nous accompagne, et Excalibur et les Dames peuvent apparaître dans tous.

Un sentiment se situant quelque part entre appréhension et excitation me saisit. C’est mon tour de faire mieux qu’Arthur. De dépasser l’ombre de mon grand-père. Il faut du respect. Il ne faut pas se précipiter. Quelle que soit la nature de l’épreuve, je ne dois pas m’emballer. Je m’attends à une épreuve dont je ne discernerais qu’à peine le sens, puisque je n’ai pas compris celle de la légende d’Arthur. Et pourtant, tout est alors révélé on ne peut plus clairement :

« Arthur courait après les jupons, alors son épreuve a dû être de courir après Excalibur. Toi, tu es une guerrière, alors tu affronteras chacun des compagnons que tu as amené avec toi. »

                Je m’autorise à peine à l’admettre, mais je jubile intérieurement. J’ai l’impression alors de manquer d’humilité, mais la simple reconnaissance de ma nature, qui me semble à ce moment tellement plus noble que celle d’Arthur, est en soi une victoire pour moi. Et je ne vais pas m’en contenter.

Je sens la tension de mes deux chevaliers, Galaad et Yvain, tandis que l’air incrédule de Lexa témoigne qu’elle n’accepte même pas de comprendre ce qui va se passer. Yvain s’avance d’abord, plein d’appréhension à l’idée de m’affronter, lui, mon plus proche protecteur. Pas qu’il me craigne, non, mais qu’il ne souhaite faillir à l’épreuve.

« Il ne faut pas mentir à l’épée, Yvain. »

Je ne vois pas d’autres mots à prononcer. Le Code des Chevaliers implique l’honnêteté. J’ai accepté depuis longtemps, avant même que Lars ne m’en parle, l’idée que l’épée était douée d’une forme de conscience. Peut-être pas à la façon d’un humain, mais je suis persuadée qu’elle ressent au moins mes intentions et la gravité des situations qui l’entourent.

Ce jour-là, Yvain honore sa reine comme jamais. Je ne me souviendrai plus du combat par la suite. Il est trop intense, il s’est attaché à un présent qui ne peut prendre le temps de se fixer dans la mémoire. Je garde juste pour souvenir ses yeux noirs me dévisageant avec gravité. A ce moment, nous écrivons alors une page de l’histoire du royaume et nous le savons. Mais surtout, nous finissons de tisser entre nous une amitié sacrée, par l’épée, dans un combat symbolique qui touche à la nature même de ce que nous sommes : des guerriers de la Confrérie arthurienne. Mon Oncle, grand protecteur de la reine et du royaume, c’est dès ce moment-là qu’est acté son retour à la Table Ronde…

Dans ce combat, il n’y a ni feinte, ni retenue dans nos coups. Il se termine vite et Excalibur m’accorde la victoire, mais de si peu que jamais il ne me viendrait à l’esprit de m’en vanter.

Il en est de même avec Galaad. Si Yvain est comme un père pour moi, Galaad est comme un frère. Le plus compatissant et le plus dévoué des chevaliers. Nos joutes amicales se terminent toujours sur une égalité. Ce combat là ne fait pas exception, et seule la rapidité de la lame exceptionnelle des Pendagron me permet de le remporter. 

A chaque fois, l’eau du lac nous guérit de nos blessures. Et il ne reste plus que Lexa. Si je sais que le plus dur est maintenant derrière, je décide qu’il est hors de question de me relâcher, ou de la sous-estimer un seul instant.

Malgré sa peur, je sens tout son courage et elle m’affronte avec toute la bravoure dont elle peut faire preuve. Hmmm, il faut néanmoins à l’occasion que je prenne un peu de temps pour lui apprendre quelques postures, on ne peut frapper son adversaire en visant son arme.

Ma petite écuyère qui grandit si vite, elle m’aura tourné autour comme un électron libre, sans râler, me demandant souvent :  « Et maintenant, que faites vous Ma Dame ? ». Peut-être que cette banale question m’aura permis plus d’une fois de rassembler mes esprits pour avancer, peut-être que l’influence de la fille de Thulée n’est ainsi pas à sous-estimer. Toujours est-il que je suis contente de l’avoir à mes côtés, puisse-t-elle apprendre de mes erreurs et devenir meilleure que moi un jour.

Je remercie l’épée avec gratitude de m’avoir accordé cette épreuve, la remercie pour son pouvoir et sa… présence à mes côtés.

Puis nous sommes repartis, plus forts après cette épreuve. Non seulement parce qu’Excalibur a fusionné avec son reflet sous mes yeux pour devenir une arme plus puissante, mais également parce que nos liens se sont renforcés. Les vieux chevaliers étant plus que jamais les bras armés de leur Reine, et moi ne les ayant pas déçus.

C’est la première bonne nouvelle de la journée, mais enfin je me sens pleine d’espoir quant à la suite. Peut-être avons nous une chance. Même si je ne sais encore ce que pourrait faire l’épée, j’ai le sentiment que nous progressons. Et l’emprise du Thane sur moi se relâche, je le sens également. Balinson nous reçoit d’un air déçu d’avoir manquer l’occasion, mais je ne peux m’empêcher malgré moi d’imaginer à quel point il aurait été difficile de gagner cette épreuve s’il avait été parmi nous.

Il est temps d’aller se restaurer et de prendre des nouvelles du monde laissé derrière moi pour cette fantastique parenthèse. La salle des cartes nous révèle que le fastidieux travail de Gweneveer et William commence à porter ses fruits et que les mort-noyés sont sur le point d’être repoussés, doucement mais sûrement. Galaudyne m’ayant fait comprendre que si elle arrivait à conquérir le Reghed du Nord avec ses troupes, elle le garderait, mes généraux se sont empressés de le libérer par eux-mêmes, dans le seul but néanmoins de mieux pouvoir reprendre le Reghed du Sud bien sûr…

Je freine les ardeurs de mes généraux qui prétextent que Galaudyne veut s’emparer de Man, qu’elle est en train de prendre les Borders pour ça. Enfin, je les freine,… je tente de les freiner, en leur demandant de ne pas rompre le traité et de laisser se trahir les belligérants les premiers, quels qu’ils soient. De ne pas abuser de la fauconnerie également, mais je ne me fais pas d’illusion sur ce point… Quoi qu’il en soit, je leur ai confié cette partie là, je dois leur faire confiance, puis assumer leurs actes comme s’ils avaient été les miens après cela.

Un Druide des Borders vient me voir peu après, il a une série de questions à poser et je lui ai laissé entendre que je peux parler avec Lars de par Excalibur, quand celle-ci me le permet. Il souhaite avoir des confirmations, aussi je prends note de ces questions et de ses observations. Dès que je le pourrais, il faudra que je parle à Lars, oui, et également à propos de celui d’en bas, le Thane du Nadir…

L’écuyer de Galaad que j’ai sauvé vient me voir également. Mon sang contaminé par le kraken l’a également contaminé à son tour… A mon grand désespoir, je lui demande de chercher discrètement comment s’en débarrasser. Pas la peine de le renvoyer à Myrddhinn, il ne s’intéresserait pas à son cas. Je l’aiguille donc vers Morgane. Et s’il faut faire éclater la vérité un peu plus tard pour le sauver, nous le ferons…

Une étrangère au visage totalement inconnu s’approche alors. Elle me dit avoir une mission à accomplir, avoir une lettre à me remettre, et être venue de très loin pour cela. Elle me tend un papier scellé que je saisis avec méfiance, je m’attends encore à une mauvaise nouvelle. Je l’ouvre et découvre, fébrile, des mots… de ma mère. Elle s’excuse de ne pas m’avoir élevé et d’avoir au lieu de ça pris sous son aile le fils de Galaudyne. Elle est fière de ce que je suis devenue, une grande reine de Bretagne… D’autres mots tendres, menacent de me tirer des larmes de joie…

On crie à l’attaque d’un camp, je relève la tête. Des frisons par les Sarmates. Je ne comprends pas, est-ce un mouvement de troupes malencontreux ? Le temps de me rendre sur place, la confusion règne, la seule chose rassurante étant peut être la présence de mon roi qui semble régler un conflit. Balinson fait de son mieux également pour comprendre et il se propose même de se constituer prisonnier en guise de bonne foi.

Les Sarmates auraient envahi le camp viking, des frisons ayant été pris à partie. Cela, soit à cause du bouclier d’Hamlet, qui aurait été alors transporté par des mercenaires byzantins à la solde de Britannia, soit pour une histoire de marchandage refusé par les vikings qui auraient dit qu’ils « ne traitaient pas avec des Sarmates ». La deuxième version est celle de Harp, le chef des Sarmates après Yvain, qui vient m’en parler. Je l’ai peu vu ce chevalier, bien que personne ne puisse manquer un homme de sa stature et c’est la première fois que nous échangeons vraiment quelques propos.

La tension retombe peu à peu et j’en profite pour parler à Galaudyne, qui m’assure ne pas vouloir prendre l’île de Man. Je ne me souviendrais plus par la suite si sa requête fut directe ou plus subtile, mais elle me demande également de l’aide pour redevenir elle-même, et elle m’apprend qu’Hamlet ayant été destitué, qu’elle est donc reine des Jutes et des Danes. Sa position quant au Reghed n’a pas changé pour autant. Je lui dis que je sais où se trouve son fils, et je la sens se raidir. Pour autant, je n’ai aucune intention de faire du mal à l’enfant.

Nous avons appris entre temps que pour vaincre Hamlet, il doit être abattu à la fois par Excalibur et par un marteau de légende, qui ne peut être porté que par un homme ayant du sang de géant, et étant également le Dux Bellorum du lieu. C’est la mission que s’était donné Harp dans la journée, mais il n’a pas réussi à prendre le titre lors de son premier essai, se faisant trop peu confiance pour y parvenir.

Un audacieux mercenaire nous ramène un consul. Mais nous découvrons rapidement qu’il s’agit juste d’un bon guerrier mort-noyé. Le mercenaire demande s’il peut rentrer à la Table Ronde de par ce haut-fait, et je lui explique qu’il faut un peu plus qu’un acte de guerre pour mériter ce titre. Etrangement, il n’en est pas déçu, il ne veut pas de récompense, il ne fait les choses que par ambition personnelle, comme elles viennent. Un drôle de personnage à mes yeux…

Il est temps d’aller voir les progrès des armées. La situation reste tendue. Welsh et Britannia pensent que seul un dragon pourrait nous sortir de là et un rituel est en préparation depuis le matin pour cela.

Les nobles sont conviés par la prêtresse de Cambria afin d’aller lui rendre hommage. Un devoir de plus me dis-je avec lassitude… Si j’avais su…

Nous marchons dans la forêt. Tout devient plus calme et le bois devient plus dense. Quelque chose de sacré se trame ici, quelque chose de magique…

Nous sommes accueillis par une guerrière dragon, le visage peint d’une griffe, une impressionnante armure, un air farouche. Elle ressemble terriblement à l’ancienne prêtresse du dragon, bien que son visage soit maintenant plus flou dans ma mémoire, je me mets soudainement à espérer que mon homme en réchappe sain et sauf.

Seuls les nobles peuvent passer. C’est un drôle de privilège que celui-là, m’y ferais-je jamais ?

Le dragon nous accueille, un par un. Je ne me souviens pas du discours qu’il a tenu à chacun, mais je me souviens qu’il il connaissait nos origines personnelles, et qu’il pouvait lire dans notre cœur comme dans un livre ouvert.

A moi, il me fait l’honneur de me demander de me relever lorsque je m’agenouille, car les Pendragon doivent le faire non par protocole mais par réelle volonté de servir. Je me relève donc pour me remettre à genoux, de toute ma volonté cette fois, car l’aura de la bête m’impressionne et me fascine. Il est superbe et terrible, sage et mystérieux, il est l’essence de ce lieu et je sens mon âme se revigorer en sa présence.

Et ses paroles… Il me déclare que l’esprit du Dragon vit en moi, et que je lui fais honneur. Tous mes sacrifices semblent prendre sens à ce moment, tous mes désirs de servir la Bretagne, mon statut de reine… Une force intérieure grandit en moi, ainsi qu’un demi-sourire teinté de vénération, oui, je dois bien l’admettre. Comme tous les hommes et femmes, je suppose que le besoin de croire en une puissance supérieure existe en moi. Et que si les Dieux semblent si loin, le Dragon, majestueusement posé devant moi, ne peut que me séduire. Désormais plus que jamais, je l’honore, lui qui m’a placé à sa gauche, quoique cela puisse signifier. Plus que jamais, je sens que j’existe pour honorer la terre que mon sang m’a confiée.

D’autres personnalités passent, et des paroles sont prononcées, plus ou moins sibyllines. Morgane est reconnue comme de la famille du Dragon et le grand reptile lui enjoint de faire un choix entre les deux petites filles. Yvain doit aussi éprouver Galaudyne, comme il m’a éprouvé. Lorsque vient le tour de Gareth, je sais que mon Roi doit mesurer ses paroles. Il fait part de son regret d’avoir tué la prêtresse, ainsi que de sa volonté d’honorer l’entité écailleuse qui se dresse devant lui. Celui-ci le prend au mot et l’assure que les habitants d’Alba sentiraient bien cet engagement dans leur quotidien. Lorsqu’Egmont s’avance, le Dragon se met à rire de voir un Chrétien s’agenouiller devant lui, mais il ne le dévore point. Devant Galaad, le Ver reconnait que le vieux chevalier n’a pas choisi la voie la plus facile. Au Bane Sidh, il déclame que celui-ci ne devrait pas prononcer le nom de l’ennemi qui a été découvert, sous peine de perdre la parole…

D’autres passent encore, mais j’avoue que je ne me souviens plus de ce que le Dragon leur dit. Il est déjà temps de partir. Lavés de toute l’influence néfaste du Thane. Je ne passerai pas à l’ennemi ce soir.

A peine rentrés, le cor sonne de nouveau une attaque, et alors que le soleil a déjà bien entamé sa redescente, il est temps d’aller défendre nos terres. Je glisse un mot à Morgane, lui enjoignant, si elle doit choisir entre Galaudyne et moi, de prendre sa décision pour le bien du peuple, même si cela doit jouer en ma défaveur. Mais Morgane a déjà fait son choix, que je devine sans oser lui demander. Puis nous partons une fois de plus tous ensembles pour la bataille.

La recherche des morts-noyés est néanmoins bien plus laborieuse, ils ne s’alignent pas comme au matin, mais ils nous prennent à partie dans de meurtrières embuscades, bien préparées à l’avance.

Si la bataille rangée du matin a été admirable, celle-ci est un vrai carnage, plein de confusion. Mon Roi est admiré pour son cran à attaquer tout seul l’aile de l’ennemi, mais sa hardiesse me fait grincer des dents. Si je reste derrière les rangs, c’est par conscience que le mauvais coup, le fatal, peut tout aussi bien venir du premier mort-noyé à portée que d’Hamlet lui-même. Et lui joue joyeusement aux héros de son côté en s’amusant à traverser les lignes, sous le regard désespéré de Gwen, son amie d’enfance. Quel courage elle a cette femme ! De le supporter ainsi déjà, mais aussi parce-que c’est une capitaine de flotte hardie, efficace et à qui personne ne peut dicter sa volonté. Et je pense qu’elle n’est pas étrangère au fait que mon Roi a  survécu à cette bataille là…

Nous capturons peu après celui qui nous a tant mis en défaut… Mc Fraser. Il nous apparait bien vite que c’est lui qui a orchestré l’attaque. Il est capturé par des soldats déterminés et ramené jusqu’au camp.

Je ne peux néanmoins pas rester ici pour assister à son interrogatoire, et je le laisse dans les mains de mon Roi, qui a avec lui une histoire personnelle plus profonde et de vieux comptes à régler.

Pour ma part, je dois aller assister à un moment attendu par beaucoup : la réunion des Chevaliers de la Table Ronde. Est-ce que je l’attends moi aussi avec impatience ? Les réunions tenues pendant mes noces m’ont appris qu’il s’agit d’un moment très intense, mais aussi très… fastidieux. Avec le recul, je dois d’ailleurs admettre que les altercations entre Gauvain et Yvain, leur manque d’espoir pour la suite a quelque peu affecté le souvenir que j’en ai. Peut-être que cette fois cela serait différent, me dis-je.

Et je découvrirai par la suite que la réunion serait en effet longue, et différente.  

Tout d’abord parce que Balinson mène de main de maître la séance, en gardien du Code. Il honore chacun des anciens chevaliers, choisi pendant mes noces ou héritiers du règne d’Arthur. Galaad, Liam, les deux Sheamus et lui-même sont de ceux là. Puis il rappelle les préceptes du Code, avant que nous n’écoutions en audience les personnes souhaitant approcher la Table Ronde.

Mais tout d’abord on ré-intronise mon Oncle, Yvain, le Chevalier au Lion. Il a beaucoup attendu pour cela, et nous en avons parlé plusieurs fois. Cela me fait sourire de voir que chaque Chevalier à la Table est fièrement persuadé d’être celui qui a eu l’honneur de le convaincre de revenir. Mon Oncle avait déjà cette idée avant que personne ne lui demande… Et nous avons besoin de lui.

Je me demanderai plus tard si j’ai rêvé, mais les yeux d’Yvain me paraissent humides lorsqu’il est officiellement réintroduit à la Table Ronde.

Maintenant que j’y pense, je le trouve infaillible. Il m’a protégé de toute son âme, par ses mises en gardes autant que par son bouclier. C’est probablement le lien le plus fort que j’ai forgé dans ces épreuves là, et sa posture rassurante a été pour moi un appui absolument nécessaire. Une famille en fait.

Les autres prétendants se présentent ensuite : d’abord, Connor, l’écuyer de Galaad. Puis Harp, nous annonce qu’il est lié aux anciens chevaliers par Kay et qu’il est le porteur de la lance de Longinus. Je suis stupéfaite de n’apprendre qu’à cet instant quelque chose d’aussi important. Balan vient ensuite, il ne souhaitait pas de lui-même se présenter à la Table Ronde, mais il est recommandé par les Dames du Lac. Après de nombreux arguments sur l’incompatibilité entre son métier d’informateur et le Code, il entre tout de même tout de même au service de notre Confrérie. Plus tard, je lui demanderai d’abandonner son réseau d’information, car le secret et la Confrérie ne font en effet pas bon ménage. Enfin, Arkadius, ainsi que le demi-frère de Galaad, deux mercenaires en quête « d’autre chose », sont acceptés en tant qu’écuyers pour faire leurs preuves avant de nous rejoindre.

De beaux discours sont déclamés, et je ne peux que sourire lorsque le Code est cité, comme si Arthur lui-même l’avait écrit. Encore un événement dont nous sortons plus forts. L’éternelle quête du Graal est relancée pour le lendemain matin par Galaad. De quoi forger les âmes et les amitiés, les Chevaliers doivent aller le chercher derrière le voile, là où je l’avais rendu au Lion d’Yvain pendant mes noces.

Je suis fière d’appartenir à cette Confrérie, même s’ils salissent la Table Ronde avec du vin et que l’alcool y tourne parfois plus que ce que je ne le voudrais. Par contre, je remarque ce jour-là que cela manque de femmes… Mais j’ai quelques idées pour changer cela.

Balinson met fin à la séance, il est temps d’aller se sustenter. J’en profite pour m’isoler avec Excalibur, je veux essayer d’atteindre Lars grâce aux pouvoirs de l’arme qui lui a autrefois appartenu. Je ferme les yeux, l’épée contre le front, le métal froid m’apaise. Je me concentre, j’ai l’impression de sortir de moi-même. Puis je parviens à le trouver, un fil ténu dans mon esprit qui me lie à lui et me permet de dialoguer avec lui. Je pose mes questions, et j’entends sa voix me répondre.

Le mur du nord sert à réduire le flux magique de l’île de Bretagne. L’avoir affaibli en enlevant de l’orichalque aurait permis au Thane de relever plus de morts, mais ne serait pas la cause de l’ouverture de sa prison. La lance de Longinus est en orichalque, mais ce genre de lames n’aurait pas d’effet radical sur lui, car elles affectent avant tout les vivants. Excalibur est capable de parler mais elle a un sale caractère. Du moins c’est ce que Lars prétend, car à moi, elle n’a jamais rien dit.

Cet instant de communion avec Excalibur me permet de découvrir que l’épreuve du lac l’a réellement sublimé. Un nouveau pouvoir, me permettant de sacraliser un lieu par l’épée et d’y affronter quiconque s’y aventure sans réellement le blesser. Aussi longtemps que je le souhaite. Un pouvoir très personnel, révélé par ma nature même, je ne sais qu’en penser… Mais j’ai des idées sur la façon de m’en servir.

Sorti de là, je trouve le Druide qui a besoin de ces informations et qui les recoupe avec les siennes propres, l’air songeur. Pendant ce temps, Gweneveer vient me voir pour me raconter son entrevue avec Galaudyne, sous le regard d’Yvain. Bien que beaucoup d’arguments ont été avancés, Gweneveer est particulièrement déçue par le mot final de notre cousine : « usurpatrice ». Toujours est-il que peu après, Galaudyne vient m’annoncer qu’elle renonce au Reghed du Nord, mais qu’elle tient à ce que les vikings puissent s’installer dans les territoires Borders repris aux morts-noyés. Je dois encore vérifier les termes, mais le denier représentant des Borders à faire autorité, Riley, y a donné son accord. Un accord que je tâcherai donc d’honorer.  

Je rentre ensuite avec une étrange troupe vers mon camp : Galaudyne, Riley et mon Oncle. Le chef des Borders m’explique tout ce qu’il a compris depuis la veille : le Thane n’était autre qu’un héros Hibernien, déjà un peu particulier puisque lorsqu’il se mettait en colère, il devait prendre quatre bains et s’accoupler avec trente femmes pour pouvoir se calmer. Il aurait été enchaîné pour pouvoir affronter les morts qui attaquaient alors l’île et en serait mort… noyé. Et la légende raconte qu’il aurait été maudit en rompant une promesse : celle de ne pas tuer de chien. Riley m’explique qu’en effet, ce Thane aurait abattu une loutre, qu’il ne savait pas être un… « chien de rivière ». Les chiens seraient donc son point faible aujourd’hui.

Hmmm…. Enfin, c’est à peu près ça, il est tard, et je pense qu’il faudra que je me refasse préciser quelques petites choses par la suite.

Toujours est-il que nous nous rendons avec notre troupe hétéroclite chez les Hiberniens, portant cette étrange requête qui pourrait se résumer à leur demander l’autorisation de tuer leur héros, lorsque nous tombons sur le Grand Druide Hibernien sur la route. Tandis que nous lui expliquons ce que nous avons compris de l’histoire, nous apercevons au loin des êtres étranges s’introduire chez les gens de l’Ouest. Il n’y a aucun de bruit de bataille. Puis ces hommes repartent et reviennent avec… Hamlet ? Non, cela  ne se peut… Nous entendons ensuite des cris, comme des incantations.

Nous hésitons avec mon Oncle, nous ne sommes que deux combattants dans la troupe ici réunie, sans aucune idée de ce qui se trame là bas. Devrions-nous aller voir si quelqu’un a besoin d’aide ou tomberions-nous au milieu d’une foule d’ennemis pour mourir de manière absurde à deux contre vingt, sans aucune finalité ? Yvain et moi nous regardons un long moment, nous n’avons pas peur de mourir mais nous avons tant à faire pour protéger la Bretagne…

Finalement, les bruits cessent et nous rentrons au camp.

                J’entends de l’agitation dans la lice au loin, j’apprends plus tard qu’un champion y est apparu et a défié les chevaliers présents. Le combat a été épique me dit-on mais je n’ai pu y assister par moi-même, à mon grand regret. Une pierre est apparue dans l’arène, elle pourrait contenir les morceaux d’un scellé, le même que Lexa a déjà trouvé plus tôt dans la journée et qu’elle a confié à mon Roi. Un passage dans la tente de l’état major m’en apprend encore plus : il s’agit des scellés pour rétablir le miroir de l’île de Man, qui devrait permettre de fermer en partie l’accès de notre monde aux morts-noyés. Dix morceaux du scellé sont en notre possession.

J’apprends également que les Sarmates ont du mal à tenir en place : ils se livrent à des pillages, dont Gweneveer a pris en partie possession, capturent des chrétiens…

                Harp me promet de les faire juger et de les faire pendre une fois les morts repoussés, Yvain m’assure qu’il les menace de mort depuis la veille mais que rien n’y fait. Je soupire : si les Chefs Sarmates ne parviennent pas à les tenir, que puis-je faire de plus ?

Nous recevons alors la visite de représentants Byzantins et de leur pythie. Hector, de sa belle contenance, souhaite créer un marteau pour vaincre Hamlet. Riley m’a mis en garde contre lui, le traitant de charlatan, me rapportant qu’il l’a surpris sans qu’il ne le sache en train de réclamer la Lance des Borders et de déclarer qu’il irait la chercher lui-même si on ne la lui donnait pas.

Forcément, ça n’inspire pas confiance.

Et je vois dans son regard qu’il me considère comme un peu trop saoule et trop fatiguée pour dire des choses sensées. Il faut dire que l’hypocras de Gweneveer est terrible. Mais tout de même… Ma question sur ses besoins matériels pour forger un marteau n’est pas anodine, et son « trois fois rien » se transforme vite en « orichalque ».

Je me gausse, comme si l’orichalque courait sur les murs. Enfin oui, mais non…

La Pythie nous fait également don d’un oracle totalement obscur. Après avoir vu la puissance du Dragon, j’ai cependant du mal à être impressionnée par ce tour.  Ces Chrétiens ont-ils simplement idée de ce que nous avons vu et vécu ces dernières années en Bretagne ? Le personnage en lui-même semble plus fascinant cependant, venu de si loin, je me demande quelle est sa raison d’être et ses desseins en Britannia.

Il est bien temps d’aller se reposer, Hamlet reviendra demain, les morts chantent en chorale autour de nous et mon Roi me raconte qu’il s’est invité au banquet d’Hamlet. Il a été le seul à lui avoir rendu hommage, après Moira.  Un hommage « houleux » m’avoue-t-il cependant. En même temps, lorsque vous déclarez à un viking « je t’ai occis par derrière avec honneur », forcément, il risque de s’offusquer…

 

Le lendemain, nous constatons dans la salle des cartes que nos armées ont bien progressées sur les morts-noyés. La guerre est loin d’être gagnée, mais nous nous renforçons, le Dragon faisant des ravages. Les chevaliers mettent du temps à se rassembler, mais ils y parviennent et ils s’apprêtent à partir de l’autre côté du voile, pour trouver le Graal.

Sur le chemin, Myrddhinn m’accoste, me faisant part de la grande tension qu’il ressent chez les frisons et les vikings, car les pillages Sarmates ont été découverts. Ceux-ci ont d’ailleurs mis un mot à cet effet sur le lieu du vol. Ma consternation est totale. Pourquoi ces exactions, pourquoi ces provocations ? Je ne comprends pas…

Les Chevaliers sont tous partis. Les soldats Sarmates et Logriens sont rassemblés devant notre camp, les Frisons y sont déjà alignés. Ottlander fait les cent pas, fumant de rage, Myrddhinn se prépare à faire éclater la vérité. Seul Harp reste avec moi, mon roi aussi s’est posté derrière moi avec quelques soldats pour ma protection. L’enchanteur utilise de ses pouvoirs pour tester chaque soldat et découvrir l’auteur du pillage. Il est rapidement découvert et Myrddhin le réduit en cendres instantanément.

Un soldat est accusé d’avoir manqué de respect à Ottlander et il s’avance avec une attitude de provocation tout à fait intolérable. Même s’il pense n’avoir fait que son travail, son impertinence a de quoi froisser le plus calme des nobles, même moi je le comprends.

Les Frisons ont l’écume aux lèvres tellement ils ragent de l’insolence des Sarmates et Logriens devant eux. Myrddhin se tourne vers moi pour  demander mon assentiment. Je hoche la tête. Puis l’exécution a lieu…

Je compte cet instant parmi les plus noirs de mon règne. Je me force à regarder jusqu’au bout, pour bien graver les visages de ceux qui sont sacrifiés devant mes yeux. Longtemps après, je n’arriverai plus à dire si j’aurais dû m’interposer ou non. Sur le moment, les actes de Myrddhin pèsent lourd, et je juge que quelques soldats belliqueux ne doivent pas mettre en péril une alliance de milliers d’hommes et de femmes. Et si certains de ces Sarmates là avaient survécu, une partie de moi reste persuadée, puisque ni Yvain, ni Harp ne parvenaient à les tenir, qu’ils auraient tôt ou tard fomenté une révolte pour venger leurs camarades.

Mais le Code dit qu’il faut protéger la dignité des faibles. Etaient-ils faibles ces soldats, étaient-ils innocents ? Ai-je trahis mes plus proches en les laissant se faire ainsi exécuter par d’autres hommes assoiffés de sang ? Y avait-il une justice à réparer un tel tort dans le sang ? Je n’ai jamais levé Excalibur contre quelqu’un sans une bonne raison, à savoir généralement une menace contre mon peuple, mes proches ou moi-même. Mais cet épisode a un goût amer de déjà vu, celui de mon inaction et de mon accord tacite qui a conduit à la mort de Lamorak…

Je m’en veux de répéter ces erreurs, de revivre ces situations. Sont-elles inéluctables ? J’aurais dû prendre les choses en main plus tôt pour ne pas en arriver là, mais comment prévoir une telle escalade ?

Je ne peux rendre hommage aux innocents tombés ici, ce serait revenir sur mon jugement, et l’effet serait encore pire. Pourtant, je n’oublie pas leur visage, et je pleure parfois à l’insu de tous de ce carnage. Je me promets de tout faire pour qu’une exécution injuste n’ait jamais plus lieu sur mon ordre, mais je ne sais pas si je pourrais tenir cette promesse. Cela n’aurait jamais dû arriver.

Et dire que je prétends parfois être l’incarnation du Code…

Je retrouve un livre volé par les Sarmates, puis je demande à Gweneveer de me donner des ressources pour réparer le vol, que je donne à Ottlander. J’espère que cette alliance durera, car elle nous a coûté cher. S’il est franc et loyal, Ottlander est aussi susceptible et colérique, et je ne suis pas persuadée que de détruire une phalange entière de soldats était le réel moyen de réparer les tords qui lui avait été causés.

Enfin, je suis du sang de ceux qui n’oublient pas, mais la paix du royaume passe avant tout.

Les chevaliers reviennent avec le Graal, c’est une bonne nouvelle, malgré ma colère de l’instant qui ternit la saveur d’une si grande nouvelle. Je discute de la coupe avec Lars, ses paroles sont aussi confuses qu’à l’habitude, mais je retiens que les Pendragon n’ont pas à craindre de mourir en l’utilisant, bien qu’il ne faille l’utiliser qu’en dernier recours. Et qu’il ne doit pas tomber entre de mauvaises mains. Un peu plus tard, j’apprends que Balan a été désigné par le Graal comme le deuxième gardien du Code, un grade qui l’honore fortement, sûrement bien mérité.  

La prêtresse du Dragon m’a invité la veille à assister au mariage d’Egmont et de la fille du roi de l’île de Man. J’ai accepté d’y amener ma royale personne en signe de bonne augure, et elle se déroule sans accroc. Cela me désole un peu qu’il ne s’agisse pas d’un mariage d’amour, du moins, il ne me semble pas, mais il est trop tard pour parler à la mariée. Je devrais néanmoins m’enquérir des conditions de vie de l’héritier, d’une manière ou d’une autre. D’autant plus qu’Egmont a unit sa province avec celle de la prêtresse du Dragon, il va falloir qu’on l’ait à l’œil celui-là.

Alors que nous félicitons les nouveaux mariés, un roi Saxon bien en colère arrive. Il nous explique le mariage a été fait sans son assentiment, qu’il n’a pu être présent car des troupes de morts noyés se massent à l’horizon. Egmont aurait donc fait passé son mariage avant son devoir, et je devrais aussi m’entretenir avec le Roi des Saxons à ce sujet.

Enfin, avant de partir vers ma destinée, je souhaite interroger Myrddhin. Yvain ne l’aime pas, il est persuadé qu’Arthur a commencé à avoir des ennuis à partir du moment où il a refusé d’être sa marionnette. Pour ma part, je n’oublie pas qu’il m’a mis où je suis aujourd’hui et qu’il a pris le temps de le faire. Mais le temps est quelque chose de bien particulier pour ce genre d’entités centenaires, ses plans ne s’occupent pas de sentiments et incluent peu de compassion, au nom du  « plus grand bien ». Peut-être est-ce d’ailleurs la faille de leur plan et la plus grande faiblesse des êtres éternels ? S’ils ne font de nous que des pions, s’ils nous sacrifient à leurs projets, nous mettant en confiance puis nous trahissant de manière préméditée, nous ne pouvons que nous retourner contre eux.

Bizarrement, cela ne me choque pas. J’ai l’impression de comprendre la nécessité de plans qui nous dépassent. Pourtant, s’il devait faire un choix imposant de blesser l’un de mes proches, je ne l’accepterais pas. Je suis partagée, Myrddhinn a toujours veillé sur moi, me guidant et m’aidant chaque fois qu’il l’a pu.

A ce moment-là, peut-être parce que je pense que la mort n’a jamais été aussi proche pour lui comme pour moi, je souhaite en apprendre plus sur l’épisode de la mort de la famille de Gareth. La lettre de McFraser m’a mis le doute, était-ce bien Myrddhinn qui avait rendu Arthur fou de rage pour qu’il décime toute la famille de Loth ? Par circonvolutions, décrivant son grand plan, Myrdhinn finit par m’avouer que oui.

Cela ne m’étonne même pas. Et ma confiance ne diminue pas. Peut-être parce que j’accepte qu’il ait toujours été comme ça. Je ne sais pas ce que je ferais de ce « secret », le dirais-je un jour à Gareth ? Il connaît aussi bien que moi l’enchanteur, il devrait avoir deviner sa manigance puisqu’il a lu lui aussi la lettre de McFraser, et pourtant nous n’en avons jamais parlé.

Quoiqu’il en soit, il est temps d’en finir.

Les troupes s’alignent pour ce qui semble être la bataille finale, les morts sont toujours plus nombreux, Hamlet les harangue. C’est alors que surgit de nulle part un horrible monstre, énorme. Probablement un géant revenu de l’au-delà, ses vertèbres sortent derrière son dos.

Myrddhinn utilise ses pouvoirs pour coincer la créature dans un cercle de morts-noyés, afin que les plus braves des vivants essaient de lui arracher les vertèbres. De courageux chevaliers se présentent, des hommes du peuple plus agiles que des chats aussi. Mais je n’ai pas le loisir de les regarder.

Parce que ma place est aux côtés de Myrddhinn, grandement affaibli et que je me dois de me tenir à son chevet. Je ne réalise pas à ce moment là que la mort le tient de si près. J’ai en effet tellement l’habitude de le voir partir pendant des mois voire des années, puis revenir comme si deux jours seulement s’étaient passés, qu’il m’est impossible de penser qu’il puisse partir pour toujours.

Le druide d’Hibernia cherche quant à lui un moyen d’atteindre Hamlet et son marteau, il me parle d’une stratégie reposant sur des chariots tirés par des loutres…

Balinson me demande le droit d’affronter Hamlet, qui n’est autre que le chevalier noir, cet ennemi dont il avait juré de se venger. Bien que je craigne de perdre un combattant aussi vaillant, je ne peux lui refuser. On me présente ensuite un jarl qui lui aussi a reçu une bénédiction pour combattre son ancien roi. Je ne peux refuser sa requête non plus.

Certains diront par la suite que j’ai attendu lâchement qu’Hamlet soit affaibli avant de l’affronter, en les laissant prendre des risques pour moi. Ils ne sauront jamais ce que cela m’a coûté de rester en retrait. Aujourd’hui, oui, je l’admets, si ces braves combattants ne l’avaient pas blessé avant moi, je n’aurais pas pu le battre. Mais sur le moment, non, je n’ai fait aucun calcul de la sorte.

Les troupes se mettent en marche, elles semblent recouvrir toute la plaine. Les épées fracassent les boucliers, les druides incantent soins et bénédictions. Une première vague de morts se brise sur les courageux vivants. Les deux duels au sommet ont lieu. Hamlet triomphe à chaque fois, mais tant Balinson que le Jarl sont exemplaires dans leur combat. Balinson ne survit que par chance, le dernier coup d’Hamlet l’atteignant là où il a déjà été blessé par le passé, il s’effondre sans connaissance mais non sans vie. Le Jarl lui, passe héroïquement de vie à trépas, après un affrontement qui sera conté par les scaldes de son peuple pendant des lustres.

Puis c’est mon tour. Hamlet réclame de nouveau l’Epée, comme il l’a fait la veille. Si je la lui donne, il repart avec toute son armée de morts-noyés. J’ai eu le temps de peser les arguments avant de prendre ma décision. Je me suis sincèrement posé la question. Excalibur, bien qu’étant une partie de moi-même, bien qu’ayant défini ce que je suis aujourd’hui, je pourrais m’en séparer. Je peux aussi laisser le trône derrière moi. Mais… Trop de risques, si le Hamlet que j’ai connu m’a semblé honorable, le Thane me semble prêt à tout pour parvenir à ses fins, quelles qu’elles soient…

Et finalement, c’est le Code qui motive ma décision. Car il y est dit qu’un Chevalier ne doit jamais prendre le chemin le plus facile. Donner l’épée à Hamlet aurait été tellement plus simple… Pas de risque d’y perdre ma vie, mon honneur ou le combat. Au pire, j’aurais pu me retirer après cela, faire comme Yvain, devenir un chevalier errant et mourir anonymement sur les routes. Ce destin là n’est pas si terrible après tout, il est au service du peuple…

Mais non, les Pendragon ne laissent pas l’épée si facilement à l’ennemi. Alors le combat a lieu, et rien ne retient nos coups. Mjolnir est rapidement mis de côté par le mot de commande d’Excalibur, mais l’épée d’Hamlet est tout aussi terrible. Nous nous rendons coup pour coup et nous nous sentons faiblir l’un et l’autre, même si nous ne voulons rien en montrer. Jusqu’au moment où nous comprenons que le prochain coup serait le dernier. Hamlet, ou le Thane, me confie alors que nous sommes du même sang et que mon combat est loin d’être terminé. D’autres paroles sont échangées, mais le moment est trop intense et je ne m’en souviens plus aujourd’hui.

 

Finalement, c’est Excalibur qui s’octroie le dernier mot.

Hamlet s’effondre, un dernier hommage lui est rendu, il part en flamme par le souffle du dragon. Puisse son esprit être libéré du Thane du Nadir, et puisse-t-il trouver le chemin des braves et son banquet, comme le promettent les Dieux du Nord.

 

Le soleil s’est couché face au mont Badon, faisant place à une nuit étoilée. On m’a apporté une petite bougie pour que je puisse terminer mon récit. Ils m’ont demandé de rentrer, mais je n’en ai pas envie. Je ne trouverai pas le sommeil de si tôt ce soir, comme pendant longtemps j’en ai peur.

C’est ce que l’on n’écrit pas dans la légende, ces nuits de doute, aux côtés des chaleureux souvenirs de vaillance et d’amitié. Lors de ce deuxième tournant décisif de mon histoire, j’ai l’impression d’avoir moins subi les évènements, mais tant de choses restent à faire.

Et maintenant ? La suite n’est que questionnement.

D’après la légende, le Thane aurait été un grand héros, qui se serait sacrifié pour son île. La nécessité du moment était de le repousser mais existe-t-il un moyen de le sauver, plutôt que d’essayer de le détruire ? N’est-ce pas vanité ne serait que de nous penser en mesure de l’affronter aussi, ce Thane qui semble si puissant ?

Je regarde l’ombre du Mont Badon, presque invisible dans la nuit naissante, comme s’il était déjà retourné au passé. Et si mon père s’était réveillé d’entre les morts ? Si je l’avais rencontré, s’il avait été un consul doué de paroles, en aurais-je appris plus sur la vérité ?

J’entends déjà les Sarmates créer leur tragique chant de mort et crier à la trahison. Mais qui entend la douleur d’un prince, d’un jarl, d’un thane ou d’une reine, jetés dans les griffes d’un destin qui ignore leur peine, pour ne garder que leur nom ?